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chefs coutumiers

  • Faut-il républicaniser les chefs coutumiers?

    CT 1.jpg«Chasser la chefferie coutumière des institutions de la république, elle revient au galop.» C’est la principale leçon qui transparaît des résultats du dernier sondage d’opinion réalisé par le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD). A la faveur d’une enquête sur la compréhension que les Burkinabè ont des institutions démocratiques, la question du statut des chefs coutumiers a refait surface dans les débats publics formels et informels. Une question aussi récurrente qu’insoluble qui ne devrait laisser personne indifférent. En tout cas, pas les enquêtés dont certains disent faire plutôt confiance à ces institutions coutumières considérées à tort ou à raison comme «informelles» alors qu’elles influent de près ou de loin sur le jeu politique au Faso.

    On n’a pas besoin de sondage pour s’apercevoir de l’omniprésence de ces «gardiens de la tradition». Dans l’arène politique où ils se battent envers et contre tout, ils ne sont pas pour autant des citoyens comme les autres. En tout cas, lorsqu’un naaba - pour ne prendre que cet exemple - se présente à une élection républicaine et démocratique, il n’hésite pas à user de ses prérogatives pour prendre un ascendant sur son adversaire. Il n’est pas sur le même pied que ses adversaires. L’absence de statut de la chefferie constituerait-elle «une entrave à l’équité de la compétition électorale» comme en a conclu le Pr Augustin Loada du CGD?

    Dans un contexte sociopolitique où l’électorat est majoritairement analphabète, on peut croire que la démocratie est biaisée lorsqu’un candidat, déjà nanti d’une notoriété traditionnelle, se présente face à un autre qui ne compte que sur sa capacité de séduire un auditoire avec un programme politique qu’il n’a généralement pas. Avec ses «obligés» et autres «sujets» qui s’alignent systématiquement derrière lui, sans autre forme de discernement, le «bonnet rouge» a non seulement plusieurs longueurs d’avance sur ses concurrents, mais il a aussi plusieurs formes de recours pour faire pencher la balance électorale de son côté. C’est probablement de  cela que s’inquiète le Secrétaire exécutif du CGD.

    CT 2.jpgMais le tout n’est certainement pas de s’inquiéter de cet état de fait ou même de dénoncer la promiscuité entre la politique et la chefferie coutumière. Le vrai os, comme il a d’ailleurs su le relever, c’est d’arriver à un statut qui met les chefs à l’écart du jeu politique ou qui leur confère une position dans laquelle ils peuvent aller en compétition au même titre que les autres. Dans le deuxième cas, force est de relever qu’il est pratiquement impossible de séparer le chef de ses attributs, même s’il ôte provisoirement son bonnet ou se défait de son boubou. La meilleure issue serait de leur assurer un retrait sécurisé, qui les mette à l’abri de toute tentation d’aller pêcher dans les eaux troubles du marigot politique. Seulement voilà, quelles garanties la république serait-elle prête à offrir à ces «bonnets rouges», surtout à ceux qui ont déjà pris goût aux dividendes plus substantiels que procure un mandat électif?  L’équation est plus simple à poser qu’à résoudre.

    En effet, si le modèle ghanéen d’apprivoisement républicain des chefs coutumiers semble séduire le CGD, il n’est pas moins vrai que les contextes des deux pays sont différents et les réalités politiques aussi. Remettre à leur place des chefs coutumiers déjà habitués à tirer profit de la politique peut se révéler plus fastidieux qu’on peut l’imaginer. Surtout que dans le cas du Burkina ces acteurs semblent être allés si loin dans les arcanes des institutions publiques qu’on se demande s’ils accepteraient de se retirer aussi facilement pour aller se contenter de ne gérer que des coutumes qui ne rapportent pas grand-chose. L’esprit de cette chefferie-là n’est-elle pas finalement trop polluée par la politique au point qu’il est quasiment devenu impossible d’en faire cet «arbitre impartial» dont on rêve tant?

    Comme on peut le voir, ce n’est pas seulement la chefferie qui constitue une «entrave à la compétition électorale». Une certaine pratique politique a largement contribué à asservir les chefs coutumiers et à en faire les brouettes d’une machine politicienne destructrice des valeurs coutumières. Il n’est un secret pour personne que la plupart de ces coutumiers - comme on les appelle - se jettent corps et âme en politique pour survivre. Autrement dit, ils ne résistent pas au rouleau compresseur du parti au pouvoir qui use et abuse de tous les moyens pour les avoir de son côté en période électorale. Aussi déplorable qu’est l’allégeance des représentants des coutumes et des traditions au pouvoir politique du moment, celle-ci n’est pas une coalition de circonstance qu’il suffirait de briser. Les chaînes sont plus solides qu’on ne peut l’imaginer; en l’occurrence, dans les régions où les chefs coutumiers sont si présents dans l’environnement et la conscience des populations qu’ils influencent quasiment de façon permanente la vie sociale et politique. Dans le cas d’espèce, il est pratiquement impossible de bâtir la société démocratique sans les chefs.

    CT 3.jpgMais il est aussi illusoire, voire incongru, de croire que toutes les régions obéissent à cette réalité. Aussi, une législation qui conférerait un rôle politique aux chefs coutumiers risquerait-elle fort de ne pas être bien accueillie dans toutes les régions du Burkina. En effet, si on ne peut pas se passer d’un naaba ou d’un dima sur le Plateau mossi, par exemple, il n’en est pas de même dans l’Ouest ou au Sahel. Par ailleurs, le statut même de chef coutumier présente le risque d’être un fourre-tout dans lequel il sera bien difficile de distinguer les coutumes de la religion, qu’elle soit traditionnelle ou importée.

    En somme, le sondage du CGD a le mérite de reposer le problème du statut de la chefferie coutumière dans l’environnement institutionnel du Burkina. Les chemins de la république ne sont pas impénétrables pour les «bonnets rouges». Mais force est de reconnaître qu’il s’agit là d’une équation complexe que le législateur devrait résoudre avant peut-être qu’il ne soit trop tard.