07/06/2011

Burkina Faso: Amos Tincani va vraiment nous manquer!

Diplomate un peu atypique, Amos Tincani qui a fait ses adieux à notre pays le 3 juin aura marqué le paysage diplomatique par ses prises de position parfois iconoclastes. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne s’embarrassait pas toujours de langue de bois pour dire ce qu’il pense. C’est égal à lui-même que lors du dîner d’adieux que lui offrait le ministre burkinabè des affaires étrangères, il est revenu sur ce qui semble être une de ses grandes batailles au Burkina, un pouvoir judiciaire plus efficace ; car pour lui, le talon d’Achille du Burkina, c’est la Justice. L’intégralité de son discours plein d’humour.

Amos TincaniTrois ans et demi sont passés en un éclair. Je ne me rappelle pas d’un seul jour où j’ai chômé par manque de travail sur de gros dossiers ou d’urgences sur des situations critiques.

Pendant ces 3 ½ années, j’ai reçu des tonnes de correspondances avec toutes les appellations possibles : M Le chef de délégation, M le Représentant Résident (PNUD), M le Président, M le Délégué général (FESPACO). On m’a même changé de sexe avec les mêmes titres au féminin. Enfin, on m’a donné un titre que je n’aime pas : excellence. Parfois, je crois que c’était presque employé en ton moqueur. En réalité tous se sont trompés ; comme vous le savez, mon titre exact est : Chef de cabinet du Père Noel. Traduit en moré ça fait à peu près : Euro Naaba.

Durant ces 3 ½ ans j’ai appris un peu de la terminologie burkinabé : "ça va aller", qui veut dire : "je n’ai aucune idée de comment faire, mais on va improviser quelque chose et garder les doigts croisés pour que cela marche". Le silence a aussi une signification. Il veut dire : "vous soulevez une question importante mais embarrassante, donc je vous réponds par le silence". J’ai une longue liste de ministres qui ont choisi de ne pas répondre à mes lettres qui soulevaient un problème sérieux mais embarrassant !

Je suis content du fait qu’avec le Ministère des affaires étrangères, nous avons su introduire un dialogue utile et efficace au titre de l’article 8 de la Convention de Cotonou. Nous avons eu déjà 4 sessions et nous espérons en avoir une cinquième bientôt, centrée sur la crise et ses remèdes.

Je suis fier de quelques actions de visibilité que la Délégation a montées : grâce au Maire de Ouagadougou, la future adresse de la délégation sera : Avenue de l’Europe ! Nous avons aussi organisé trois Foires de l’Europe, une semaine européenne du cinéma, trois Journées Ouagalaises du Développement, et bien d’autres activités. Mes regrets ? J’aurais bien voulu voir terminer la nouvelle extension de la Délégation et l’utiliser avant mon départ. Ca aurait été bien plus confortable, surtout pour les différentes réunions, avec une belle cafétéria où on sert des pizzas.

J’aurais également voulu rester ici pour la mise en œuvre des reformes annoncées par le PM Tiao. C’est maintenant que la période excitante commence.

Vous connaissez le roman de Dino Buzzati : Le désert des tartares ? C’est l’histoire du lieutenant Drogo, commandant d’une forteresse au fin fond d’un empire européen au 19e siècle, envoyé là bas pour défendre la frontière de l’empire contre les belliqueux tartares. Il attend, les années passent, mais les tartares ne viennent pas. Désormais vieux, il tombe malade et est hospitalisé. C’est de son lit d’hôpital qu’il apprend que les tartares s’apprêtent à envahir son pays, mais lui est alité et sera absent de la bataille qu’il a attendue toute sa vie. Moi j’ai attendu 3 ½ ans mais c’est vous qui allez vivre la saison des reformes de près.

Quand je suis arrivé en 2008 j’ai hérité d’un engagement réciproque entre le Gouvernement et l’Union européenne de mettre en œuvre un premier projet en faveur de la justice, le projet PADEG, pour 18 millions d’euros, et de lancer un nouveau projet pour 15 millions d’euros. Le PADEG a été un programme clef qui aura permis de nombreux investissements structurants ainsi que de nombreuses réformes dans le secteur de la justice. Ces investissements ont particulièrement porté sur la construction de nouveaux palais de justice et de prisons, ainsi que la rénovation de palais et prisons déjà existants.

Le PADEG a permis de dresser des diagnostics et recommandations pour préparer un futur projet. Ainsi, un projet de politique du secteur assorti d’un plan d’actions a vu le jour. Le 1er annuaire des statistiques judiciaire 2000-2006, longtemps attendu, a été publié et doit en principe, faire l’objet d’une publication annuelle financée sur le budget national.

Ces actions ont été pertinentes puisqu’elles ont effectivement permis d’aboutir à la rédaction d’un document de Politique Nationale de la Justice assez ambitieux, dotant ainsi le ministère et le gouvernement plus généralement, d’une feuille de route claire sur la réforme du secteur pour les années à venir. Des engagements ont été pris en adoptant ce document en Conseil des Ministres.

Hélas, tout ne fut pas si facile et le projet traversa quelques creux de vague dont certains nous resteront en mémoire comme particulièrement profonds. Nous pensons là bien sûr à la construction de la prison de Ziniaré. Ce cas, si symptomatique de l’enfilade des faiblesses dans la mise en œuvre, pourrait faire sourire si nous ne connaissions pas la réalité de la situation de surpopulation des prisons au Burkina Faso, et l’urgence d’améliorer la situation des détenus.

En effet, 7 ans après la fin des travaux, elle n’a toujours accueilli aucun prisonnier, se délabre à vitesse grand V et nécessite néanmoins de mobiliser du personnel pour sa « surveillance ». Quel gâchis !

C’est ainsi que la dynamique des réformes s’est ensablée et que des questions peuvent être soulevées sur la volonté de continuer à aller de l’avant, en ce qui concerne la réforme de ce secteur. Le deuxième projet d’appui à la justice prévu lors de la programmation en 2007 n’a toujours pas vu le jour. Comment comprendre qu’une Politique Nationale, pour laquelle le gouvernement a requis les soutiens internationaux soit assortie d’aussi peu d’outils et de moyens ? Comment comprendre que le budget de la Justice ne représente que 0,7 % du budget national en 2011 ? Comment comprendre qu’au mois de juin 2011 nous en soyons encore à attendre les statistiques du secteur pour 2009 ? Comment piloter le suivi d’une politique sectorielle et comment évaluer la productivité d’un système judiciaire sans indicateurs de performance renseignés en temps réel ? Comment piloter des réformes aussi ambitieuses sans s’en donner les moyens tant en ressources humaines qu’en allocation budgétaire ? Tout ceci conduit l’Union européenne, mais aussi d’autres partenaires, à s’interroger sur la volonté réelle du pays à faire évoluer ce secteur.

La crise qui secoue le pays a des fondements qui remontent loin dans le temps. La justice est à la racine des préoccupations de toutes les catégories sociales du Burkina. C’est un leitmotiv qui fait l’unanimité des plateformes revendicatives. Toutes ces faiblesses sont reconnues dans les différents rapports et diagnostics existants et sont même citées dans différents discours des autorités du secteur. Sans justice, le pacte social qui structure la vie en société est remis en cause.

La réforme du secteur de la justice est le dénominateur commun de toutes les revendications. A ce titre elle forme la clé de voûte de l’ensemble des réformes à entreprendre. Le succès de la réforme dans le secteur de la justice est déterminant pour le succès de l’ensemble des réformes à entreprendre. C’est même si j’ose le dire, le point de départ obligé des réformes à entreprendre dans le pays.

Une démocratie repose sur l’équilibre de 3 pouvoirs : l’exécutif, le législatif et le judiciaire. La restauration de la primauté du pouvoir judiciaire dans le fonctionnement de la IVème République s’impose. Le Burkina Faso, pays des hommes et des femmes intègres, se doit de respecter la promesse qu’il a faite à son peuple en se nommant ainsi. Il y a aujourd’hui une indiscutable exigence pour une justice intègre et efficace. L’actualité nous le rappelle sans faute.

Mon dernier message concerne la dialectique : thèse, antithèse, synthèse. Professionnellement, on me dit souvent que je suis critique, voire polémique. En fait, j’ai toujours été convaincu que pour arriver à une bonne synthèse, il faut jouer la carte de l’antithèse, sans quoi c’est la thèse de départ, aussi connue comme ’la pensée unique’, qui occupe tout le terrain.

C’est la raison pour laquelle, à la manière de Stéphane Hessel qui nous invite à nous indigner, je vous invite à antithéser.

Je vous remercie.

01/12/2010

2e tour présidentielle ivoirienne: voici les résultats qu'on cache aux Ivoiriens

A la suite d'autres médias, j'ai pris la responsabilité, en toute connaissance de cause de diffuser ce document. Les Ivoiriens ont le droit de savoir. Pour le reste, on assume....

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Allassane Dramane Ouattara gagne la présidentielle ivoirienne avec 2 362 432 sur les 4 294 621 suffrage exprimés soit 55,01% contre 1 932 189 soit 44,99% pour le président sortant Laurent Koudou Gbagbo.

20/07/2010

Menaces terroristes au Burkina: les Américains seraient-ils trop zélés?

Les «fous d’Allah» auraient-ils déjà planté leur tente quelque part dans le nord du Burkina ou nourriraient-ils effectivement l’intention de le faire incessamment? La question est d’autant plus délicate et que le simple usage du conditionnel peut être considéré comme suspect. Du moins, depuis que l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Ouagadougou a pris l’initiative d’évacuer ses ressortissants de la région nord du pays, il est difficile de ne pas croire à la menace terroriste qui s’est propagée comme une traînée de poudre.

Subitement, le «pays des Hommes intègres», qui passait jusque-là comme exempt des zones de prédilection des activités du réseau d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), a été finalement pris dans le péril. C’est vrai que ce groupe s’est montré particulièrement friand d’otages occidentaux ces derniers temps et qu’il était capable d’étendre ses tentacules partout, y compris dans le Nord et dans le Sahel burkinabè. Et que la présence des volontaires américains (Peace corps) qui travaillent dans des projets sociaux dans cette zone peut être une raison supplémentaire pour que le Burkina soit dans l’œil du cyclone. Mais on reste tout de même perplexe quant à l’interprétation qui est faite des «menaces terroristes» d’une part par les Américains et de l’autre par des membres du gouvernement burkinabè.
Comme on a pu le constater, c’est plus d’une semaine après que les premiers ont rapatrié leurs concitoyens du nord du Burkina qu’on a eu droit à un communiqué officiel du gouvernement burkinabè. Là encore, il a fallu qu’un communiqué du consulat de France à Ouagadougou «recommande vivement aux ressortissants français, qui souhaitent se déplacer au-delà des localités de Ouahigouya, Djibo et Dori, de se signaler aux forces de gendarmerie ou de police de ces villes» pour qu’il y ait le branle-bas. Visiblement pris de court par la déferlante quête d’information des médias internationaux, Alain Yoda, le chef de la diplomatie burkinabè, s’est surtout voulu rassurant en déclarant que «Le dispositif sécuritaire du Burkina Faso, jusqu’à l’heure où je vous parle, est un dispositif qui a fait ses preuves quant à son efficacité et à sa fiabilité». Mais lorsqu’il reconnaît, dans le même temps, que la chancellerie américaine a pris des «mesures conservatoires» sans en discuter préalablement avec les autorités burkinabè, cela ne dénote t-il pas d’un manque de confiance de la part des yankees? Si le dispositif est aussi rassurant que l’affirme le ministre des Affaires étrangères, pourquoi cela ne semble pas rassurer les Américains?
Cette deuxième question est d’autant plus pertinente que le ministre de la Défense nationale, lui, paraît sceptique sur les indices qui auraient motivé la décision de rapatriement prise unilatéralement par la chancellerie américaine. «Nous n’avons aucun indice», a-t-il martelé. Comme pour corroborer ce doute, les propos de son collègue de la Sécurité sont encore plus précis lorsqu’ils soulignent que «La zone de Ouahigouya n’est pas propice à ce genre d’attaque (entendez l’enlèvement de ressortissants occidentaux par les terroristes)» à l’Agence France presse (AFP). Comme on peut le voir, les autorités en charge des forces de défense et de sécurité sont assez sceptiques et n’ont pas la même appréciation des menaces terroristes dans le nord du Burkina. Mieux, ils émettent des réserves sur les fameux indices qui ont semé la panique. Malgré tout, le Service d’information du gouvernement s’est néanmoins fendu d’un très officiel communiqué pour tenter de faire baisser la frilosité qui s’est emparée des chancelleries américaines et occidentales.
On peut lire, entre autres, que «compte tenu de la menace terroriste dans la sous-région, le gouvernement burkinabè a jugé utile de prendre des mesures préventives supplémentaires afin de parer à toute éventualité. Il saisit l’occasion pour rassurer les ressortissants américains et occidentaux que des mesures appropriées seront renforcées pour assurer leur sécurité sur toute l’étendue du territoire».
Si le communiqué du SIG a le mérite de mettre l’accent sur la sollicitude du gouvernement à tout mettre en œuvre pour rassurer ses hôtes nasara, rien ne prouve que les yankees qui ont été rapatriés de Ouahigouya et de ses environs vont y retourner de sitôt. D’ores et déjà, il paraît que le nombre d’hommes et de femmes à la peau blanche peut se compter sur le bout des doigts dans le Sahel burkinabè. Il ne faut surtout pas y aller chercher les yankees. D’ailleurs, il y a belle lurette que l’ambassade allemande à Ouagadougou a discrètement interdit aux assistants techniques de la coopération allemande d’aller au-delà de Kaya. L’ambassade des yankees serait-elle trop zélée ou bien est-ce le gouvernement burkinabè qui n’a pas su prendre la mesure des soupçons?
Comme on peut le voir, il y a longtemps que les soupçons de menaces de l’AQMI étaient dans l’air au Burkina Faso. La panique américaine n’est que la dernière goutte qui a fait déborder le vase de la peur. Le moins que l’on puisse craindre, c’est que le tourisme et la coopération décentralisée n’en prennent un grand coup.