07/07/2009

Les chintocs tuent le marché des cycles au Burkina

M 5.jpgDepuis quelques jours, la Société industrielle du Faso (Sifa) a lancé une vaste opération de déstockage de ses produits. Les motocyclettes -P50 Junior, Ninja et autres Tassaba-, qui étaient autrefois hors de prix, sont même devenues subitement “plus moins chères” que les chars importés de Chine qui ont inondé le marché burkinabè au cours de ces dernières années. Une inondation qui avait déjà contraint à arrêter le montage de la mythique Yamaha V 80, considérée comme «la voiture burkinabè».

En effet, depuis la dévaluation du franc CFA intervenue en 1994, ils étaient de moins en moins nombreux, les Burkinabè qui étaient encore capables de l’acheter pour eux, pour leur épouse ou encore pour leur «2e bureau». Le flux des salaires des fonctionnaires n’ayant pas suivi la flambée du coût de la vie, il a fallu revoir les priorités. Pendant ce temps, les responsables de la Sifa, désormais membre du groupe Cfao, n’ont pas pu adapter les prix au niveau des nouvelles réalités.  Comme elle devait s’y attendre, sa part du marché a été d’abord grignotée et maintenant accaparée par des importateurs de motocyclettes d’origine chinoise. Qualifiés au début de «génériques» à cause de leurs coûts 2 à 3 fois moins chers que les motos Sifa, ces «deux-roues» sont progressivement rentrés dans les habitudes. Les arguments de solidité et de longévité, autrefois évoqués par la «pionnière des deux-roues au Faso», ne semblent plus tenir la route.  Le prix d’achat a été finalement plus déterminant dans le choix des consommateurs. Paradoxalement, ils préfèrent une moto moins chère, donc accessible, qui ne dure pas à une moto qui dure mais trop chère.

Le message était donc clair. Et pourtant, la Sifa a cru, pendant longtemps, à un revirement de situation. Hélas. Après plusieurs années d’espoir, la vérité du marché est implacable.  Les Burkinabè ont été résolument conquis par les “chintocs”. Il a fallu que le volume de ventes des motos Yamaha se réduise comme peau de chagrin pour que l’état-major se rende compte qu’il ne pouvait tenir la concurrence.

M 1.jpgEn 2007, l’assemblage de cette moto qui se faisait autrefois dans la zone industrielle de Bobo-Dioulasso a été purement et simplement arrêté. La société n’arrivait plus à écouler suffisamment de produits pour maintenir cette chaîne de production. Pour ne pas abandonner complètement le marché à la concurrence et satisfaire une clientèle qui reste malgré tout attachée aux valeurs de la Yam’dame, le groupe Cfao s’est tourné vers le Japon pour l’importer directement. Une solution qui a permis de sauver la face, mais pas les finances, et les emplois. On a même parlé de délocalisation du montage au Mali voisin, mais il paraît que là également, les mêmes causes ont produit les mêmes effets. Les motos chinoises ne sont pas moins omniprésentes sur le marché malien.

Comme si cela ne suffisait pas, le virus du chintoc a également touché d’autres produits de la Sifa, les motocyclettes P50 Junior, Ninja, Tassaba... Par le jeu du prix, ces chars, qui étaient très prisés par les élèves, étudiants, jeunes gendarmes et jeunes fonctionnaires, ont été progressivement abandonnés au profit des «made in China». Avec des coûts maintenus à plus de 400 000 F CFA alors que ceux des chintocs n’ont cessé de baisser, il n’y a pas match. Au nom d’un certain réalisme économique dicté par la crise économique, les jeunes et leurs parents font le choix du moyen de déplacement le moins cher.  Comme on peut le constater dans les grandes villes et les campagnes du Burkina, les mobylettes sont de plus en plus rares tandis qu’on ne passe plus un «six-mètres» sans croiser ces nouvelles marques de chars qui pullulent partout. 

M 2.jpgAujourd’hui, la Sifa est confrontée à une nouvelle équation, celle de l’écoulement de ses cyclomoteurs qui se sont entassés au fil des mois dans ses magasins. Probablement las d’attendre une clientèle qui a les yeux et le porte-monnaie tournés vers des motos bon marché, le directeur général de la société et son staff ont choisi le scénario de déstockage. Conscient du fait que «c’est parce que nos motos coûtent cher qu’on a du mal à les vendre», le DG Seydou Ouédraogo, joint au téléphone depuis Bobo-Dioulasso où se trouve le siège social de la société, a laissé entendre qu’il était préférable de casser les prix pour rattraper des clients qui peuvent encore l’être afin de libérer les magasins. Cette opération est surtout commandée par la nécessité de soulager la Sifa de la pression qui pèse sur elle du côté des banques qui mettent de l’argent à sa disposition. En baissant les prix jusqu’à un niveau raisonnable, mais oscillant toujours entre 350 000 et 400 000 F chez les détaillants, il s’agit là d’une liquidation stratégique qui tombe à pic au début des vacances scolaires et universitaires. Mais ce clin d’œil intéressé suffira-t-il pour faire revenir tous ceux qui avaient abandonné les chars de la Sifa pour les chintocs? Rien n’est moins sûr.

M 3.jpgLe moins que l’on puisse dire, c’est qu’en plus de la problématique du prix, une sorte de désaffection semble s’être installée par rapport à la mobylette. Des jeunes gens désormais habitués à des motos qui vont plus vite que les voitures «France-au-revoir» n’auront-ils pas du mal à se remettre sur des P 50 qui décollent difficilement au feu rouge? Depuis la dernière pénurie du mélange, il paraît de plus en plus périlleux de posséder une motocyclette qui consomme du carburant 2 temps. Toutes choses qui ne militent pas en faveur des objectifs fixés par le déstockage de la Sifa. En plus, le lancement de cette opération est interprété par certaines langues fourchues comme le signe avant-coureur de la liquidation de la société. Vérité ou intox? Pour le directeur général de la Sifa, «il ne s’agit que d’une opération normale de gestion. La Sifa est toujours en place pour le moment», a martelé Seydou Ouédraogo. Mais jusqu’à quand? L’invasion des motos «made in China» va-t-elle finir par faire disparaître la Sifa? Les prochains jours nous éclaireront, probablement.

 

19/06/2009

Redécollage difficile pour le grand marché de Ouagadougou

R 1.jpgQuelque deux mois après sa réouverture en grande pompe, le «poumon économique» du Burkina fonctionne péniblement. L’enthousiasme des retrouvailles des commerçants au sein de cette infrastructure retapée à près 3,5 milliards de francs CFA a fait place à la morosité. On est dépaysé de ne plus voir cette foule qui se pressait autrefois dans les allées devenues trop petites. On n’a plus droit à ces apostrophes de marchands qui usaient de toutes les astuces pour aguicher des clients. Cette masse bigarrée dans laquelle femmes, enfants et autres commerçants ambulants se faufilaient, se frottaient sans ménagement, est toujours introuvable.

Rood-Woko offre le spectacle d’une maison mortuaire. Les affaires n’y marchent guère.  Las d’attendre désespérément des clients qui n’arrivent pas, les commerçants ne savent plus à quel saint se vouer. Rood-Woko, qui veut dire «Marché en continu» en langue nationale mooré, a perdu son bouillonnement et ses mille feux d’antan. Le monde ne se bouscule plus à ses portes. Du moins pas encore. Les nouvelles mesures draconiennes de sécurité instaurées par les autorités municipales semblent avoir produit des effets  contraires aux attentes. Au lieu de rassurer commerçants et clients, le dispositif sécuritaire déployé aux quatre coins et à l’intérieur du marché est pointé du doigt comme un facteur répulsif, voire un obstacle à l’engouement. Vérité ou intox?

Pour Ouibié Oumar Niangao, directeur général de la Régie autonome de gestion des équipements marchands (Ragem), «c’était prévisible que commerçants et acheteurs ne reprennent pas le chemin de Rood-Woko du jour au lendemain… Un marché qui était fermé durant six ans ne reprend pas aussi facilement». Il s’est même voulu rassurant, en ajoutant que «ce qui se passe est dans l’ordre normal des choses». Il reconnaît que le marché ne bouillonne pas encore, mais il note que le taux de réinstallation, c’est-à-dire de signatures de contrats, avoisine 95%. A en croire ses explications, ce sont les commerçants qui traîneraient les pieds pour achever les aménagements nécessaires pour l’ouverture de leurs boutiques et échoppes. Par ailleurs, la non-disponibilité de l’électricité dans le marché constitue, à ne point douter, un autre frein à l’animation du marché. La Société nationale d’électricité n’ayant pas été associée au début du processus de réhabilitation, c’est seulement maintenant qu’elle s’attelle à des vérifications préalables avant de connecter chacune des unités de vente au réseau électrique. Ce n’est pas demain la veille que ce travail prendra fin!

R 2.jpgIl y a, visiblement, un faux départ dans la réouverture de Rood-Woko. Selon toujours le DG de la Ragem, les commerçants ont jusqu’au 15 juillet prochain pour occuper effectivement les places qui leur ont été attribuées. En effet, leur contrat débute en réalité à compter du mois de juillet. Ceci explique sans doute pourquoi ils se hâtent lentement pour emménager. La plupart ayant installé leurs quartiers dans les marchés périphériques de la ville, ils attendent probablement de voir le marché central prendre sa vitesse de croisière avant de lever complètement le camp. Qui est fou!?

En attendant la fameuse vitesse de croisière, certains attributaires de boutiques et d’échoppes n’hésitent pas à les revendre au plus offrant. Selon quelques indiscrétions recueillies ici et là, cette spéculation qui a cours en ce moment oscillerait entre 4 et 6 millions de francs CFA.

L’autre reproche que l’on fait au Rood-Woko réhabilité et sécurisé est incontestablement l’éloignement des parkings. Selon un parkeur que nous avons rencontré au côté sud du marché, les gens redouteraient les policiers qui sont planqués devant les  différentes entrées. Ceux-ci feraient particulièrement peur aux clients venus des provinces dont certains craindraient que les flics ne leur demandent des pièces d’identité ou les papiers de leurs engins. En plus, plusieurs usagers considéreraient la zone piétonne délimitée tout autour du marché comme une sorte de «rempart infranchissable». En plus, les zones de parkings étant réduites pratiquement à une seule pour les deux-roues et assez éloignée des entrées du marché pour les voitures, plusieurs personnes préfèrent aller voir ailleurs que de devoir tourner en rond.

R 3.jpgMême les propriétaires des boutiques qui ouvrent sur la rue ou celles qui jouxtent le marché ne vivent pas moins l’enfer de cette fameuse zone piétonne. Puisqu’il n’est pas autorisé d’y stationner, les clients potentiels ne s’y aventurent même pas. Ceux qui sont obligés d’aller par exemple à une librairie papeterie située dans les environs tombent si régulièrement dans les panneaux de la Police municipale que le patron de la boutique est obligé de palabrer avec les policiers pour sortir ses clients du pétrin.

On comprend le souci d’éviter, vaille que vaille, le retour du désordre autour et à l’intérieur du Rood-Woko réhabilité. Mais force est de constater qu’à force d’exhiber l’argument sécuritaire, le marché fait peur. Et pourtant, cette infrastructure marchande a été réhabilitée grâce à des prêts que la mairie de Ouagadougou doit rembourser. Il faut donc tout faire pour éviter le fiasco.

L'université de Ouagadougou dans une mauvaise passe

U 1.jpgDepuis la refondation au forceps de l’Université de Ouagadougou, notre «Temple du savoir» de Zogona ne connaît pratiquement plus d’année académique normale. Malgré la création de nouveaux campus à Bobo-Dioulasso et à Koudougou, la surcharge des amphis crève l’œil. Le Siao a même été transformé en vitrine du déficit d’infrastructures. Les années passent, les crises et convulsions se succèdent et les étudiants ne savent plus à quel saint se vouer pour sortir de l’impasse. Pour une fois, ce ne sont pas ces derniers qui refusent d’aller dans les amphis, mais des enseignants qui crient galère.

Cela fait plusieurs semaines que le gouvernement clame avoir ouvert des négociations avec le Syndicat national des enseignants chercheurs (Synadec). Mais loin de parvenir à un consensus véritable, les deux parties semblent plutôt jouer au ping-pong. La pomme de discorde reste la «revalorisation du statut de l’enseignant-chercheur». Chacun lit cette revendication sous le prisme de ses lunettes et surtout selon ses intérêts du moment.

Pour l’exécutif, il s’agit ni plus ni moins d’une demande d’augmentation de salaire déguisée qui, si elle était accordée sans ménagement de la susceptibilité des autres formations syndicales, ouvrirait une boîte de Pandore, celle des plates-formes de différents corps de métiers qui subissent au même degré les affres de la «vie chère». Est-ce pour cela que les ministres en charge du dossier ont choisi la logique du dilatoire et du pourrissement de la situation?

Après les premières tractations qui ont abouti à l’apurement d’une dette sociale estimée à plus d’un milliard de francs CFA due aux enseignants, il n’y a plus eu d’avancées significatives dans le processus de sortie de crise des universités. En effet, si le déblocage de cette somme a permis de désamorcer la première grève annoncée par le Synadec en janvier, les différentes négociations entreprises par la suite n’ont pas encore permis de mettre fin à la «grève indéterminée» dont le mot d’ordre court toujours.

Pendant ce temps, des semaines se sont écoulées, les étudiants scrutent en vain l’horizon pour voir revenir leurs profs. Jusqu’à quand devront-ils encore patienter? Le hic c’est que l’année académique n’attend pas. On ne peut pas prolonger indéfiniment une année universitaire qui était déjà amputée d’un trimestre entier pour fait de grève l’année dernière. En plus, l’Université de Ouagadougou est tellement débordée, voire désaxée, que tout retard dans l’exécution des cours normaux devient un nouveau boulet au pied du ministère de l’Enseignement supérieur.

U 2.jpgChacune des deux parties en conflit social était supposée être consciente de cet enjeu capital qui est d’éviter de nouvelles difficultés à un enseignement supérieur déjà agonisant au Faso. Hélas. Comme d’habitude, c’est la guerre des ego. Personne n’est assez humble pour consentir à sauver l’essentiel. Et les mêmes causes, pour ne pas dire les mêmes conneries, produisent les mêmes effets. On fait beaucoup de bruit dans la presse au lieu de régler les vrais problèmes.

Le 3 juin dernier, 4 ministres du gouvernement ameutaient les journalistes et tenaient une conférence de presse de plus de deux heures d’horloge pour étaler «les efforts du gouvernement» sur la place publique. Mais en fait de conférence de presse, il s’agissait pour le gouvernement de prendre l’opinion à témoin de ce qu’il considère comme tout ce qu’il a pu faire pour ramener les enseignants grévistes à la raison. Pour cela, il a usé (et même abusé) de la déférence de la TéNéBreuse pour faire diffuser l’intégralité des déclarations des membres du gouvernement en une édition spécialement dédiée au bras de fer qui les oppose au bureau du Synadec. Là où le bât blesse, c’est que ce point de presse s’est fait sans même attendre la répondre de ce syndicat aux nouvelles propositions faites par l’exécutif.

Dans ce pays où la «parole est désormais libérée» - pour citer une phrase chère au Blaiso national -, la réponse du berger à la bergère ne s’est pas fait attendre. Le 8 juin, le Synadec organise à son tour une conférence de presse pour, dit-il, «rétablir la vérité et apporter l’information juste au public». Soit. La seule déclaration liminaire a duré près d’une heure d’horloge. Tout était organisé pour répondre point par point aux «accusations» et autres «mensonges du gouvernement». Mais en fin de compte, il n’y a eu point de bonne nouvelle sur une éventuelle normalisation des cours à l’Université, donc de retour des enseignants à leurs postes. Il n’y avait rien que des accusations et des contre-accusations. Les étudiants de l’Université de Ouagadougou, qui ont assisté nombreux et par curiosité à cette conférence, sont repartis plus que jamais pessimistes sur l’issue de l’année académique.

Cette année, ils auront moins de chance que les cadets des classes de Terminale qui, eux, pourront passer tranquillement leur baccalauréat le 20 juin prochain. Même les enseignants du Synadec étaient disposés à prendre part à l’organisation de ce diplôme, mais le ministère des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique a choisi de les écarter. «Le gouvernement a annulé la convocation des enseignants grévistes», a laissé entendre le secrétaire général du Synadec. Pour lui et ses camarades, il s’agit là d’un autre signe évident de manque de confiance. Comme si cela ne suffisait pas, ils se sont également dit choqués et frustrés par le fait que depuis le déclenchement de la grève, l’administration universitaire leur refuse toute délivrance d’ordre de mission pour se rendre à l’étranger ou à l’intérieur du pays. Pour cela, ils entendent «saisir le ministère des droits humains pour violation de leur droit d’aller et de venir». Comme on peut le voir, on n’est nullement sorti de l’auberge. Le bras de fer risque de se poursuivre plus longtemps qu’on ne l’imagine. A moins que le président du Faso himself, «grand facilitateur de dialogue direct», ne décide d’entrer dans la danse pour mettre un holà au ping-pong entre le gouvernement et le Synadec.

En attendant peut-être, ce sont les étudiants qui paient les pots cassés. Et certaines langues fourchues estiment que c’est parce que les ministres et autres môgô puissants ont planqué leurs fistons dans les universités du Nord qu’ils peuvent se permettre ainsi de laisser perdurer cette situation. En tout cas, quoi qu’il en soit, il faudra bien que quelqu’un paie cette dette académique-là. Tôt ou tard.