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  • Pénurie du ciment: les commerçants se sucrent et les consommateurs se saignent

    0ca8930949cd8ddea7ef2dfa47cfb1f0.jpgDepuis quelques semaines, le ciment se fait rare sur le marché burkinabè. Comme tout «ce qui est rare est cher», les commerçants ont vite fait de renchérir les prix. En ce début de saison de pluies où la plupart de ceux qui ont un chantier de construction profitent de la flotte pour «faire avancer les travaux» ou les «achever» pour les plus nantis, c’est la croix et la bannière pour avoir l’ingrédient indispensable pour le béton. Comme on doit s’y attendre, la pénurie du ciment a ouvert la voie à toutes sortes de spéculations.

    Contrairement au riz dont la plus grosse part est importée, les consommateurs avaient jusque-là le choix entre les produits de Diamond Cement - la société privée qui s’est fixé pour ambition d’approvisionner le marché local - et des produits importés des pays voisins. La production locale a également l’avantage d’être moins chère par rapport aux produits importés. Ce qui fait qu’elle était globalement la plus sollicitée. Mais le hic est que l’offre de Diamond Cement est, depuis un certain temps, en deçà d’une demande de plus en plus forte. Ce qui a provoqué la flambée des prix. De 5 000 à 5 500 F Cfa, la première qualité est passée à 6 500 F. Pire, il faut être dans le secret des commerçants pour avoir quelques paquets pour son chantier.   

    Ce sont les grincements de dents des consommateurs qui ont été sans doute à la base d’une concertation, le 3 juin dernier, entre le ministre du Commerce, de la Promotion de l’entreprise et de l’artisanat et le directeur général de Diamond Cement pour «échanger sur les pénuries de ciment, la hausse excessive du prix de ce produit constatée ces derniers temps sur le marché ainsi que les éventuelles difficultés que la société Diamond Cement rencontre dans l’approvisionnement du marché national en ciment et les voies et moyens d’y remédier», stipule le très officiel communiqué distillé par le ministère. Apparemment, le gouvernement semble avoir pris la mesure du problème.

    En guise de solution, le ministère s’est juste fendu d’un communiqué pour, dit-il, «fixer le prix du ciment produit par la société Diamond Cement Burkina» le 11 juin. Malgré cette injonction assortie de menaces de «sanctions prévues par les textes en vigueur», les prix n’ont guère baissé. Bien au contraire. Tenez. Le prix de la tonne du CPA 45 est officiellement planché à 107 500 F, soit 5 375 F le sac. Sur le marché, la réalité est tout autre. Le même produit est allègrement vendu à 6 500 F. Ceux qui ont pensé invoquer la mesure gouvernementale pour espérer faire fléchir les commerçants se sont entendu dire: «Allez payer votre ciment au ministère.»

    Le moins que l’on puisse dire, c’est que les commerçants sont conscients de l’impuissance du gouvernement à mettre de l’ordre dans la flambée des prix. L’exemple du riz et de ses fameuses «boutiques témoins» est assez éloquent en la matière. Même si la société Diamond Cement clame qu’elle n’est «aucunement responsable de la hausse des prix», elle n’est pas moins incapable de satisfaire la demande. C’est la conjugaison de tous ces dysfonctionnements qui fait que les commers véreux continuent de se sucrer et les consommateurs qui veulent le ciment, à tout prix, sont obligés de se saigner. Ainsi va la «vie chère» au Faso.

    Diamond Cement a les pieds dans le béton

    64efc5f996e2bb68c75e0d76484ac89d.jpgLundi 23 juin. Il est 18 heures. L’ambiance à l’entrée de l’usine de Diamond Cement de Zagtouli - à la sortie ouest de Ouaga - était aussi froide que la pluie qui venait de s’abattre sur la ville. Chauffeurs et apprentis, qui attendaient leur tour de chargement de ciment, avaient déserté les camions pour aller flâner ailleurs. Ceux qui avaient encore le courage de patienter sur place s’étaient rués sur la restauratrice qui venait de s’installer devant l’entrée de l’usine. Le benga chaud, ça fait du bien, pour chasser la fraîcheur de la pluie qui continuait de distiller ses dernières gouttes. Surtout que rien ne présageait de la fin de l’attente qui durait plusieurs jours déjà pour certains. Un jeune apprenti, à qui nous avions demandé depuis quand il était là, nous lança: «Ça dépend. On a chargé avant-hier, mon patron est parti en ville et je l’attends». A quand le prochain chargement? «Je ne sais pas. C’est ceux qui viennent avec beaucoup d’argent qui chargent vite. Les autres, on ne les regarde même pas», répondit-il, songeur. En fait, il voulait nous faire comprendre que les camions qui étaient stationnés n’étaient pas nécessairement logés à la même enseigne. Certes, leur problème commun est le ciment dont le chargement se fait au compte-gouttes. Encore faut-il avoir les poches suffisamment lourdes pour accéder à l’intérieur de l’usine.

    Pour vérifier cela, nous prétextons chercher un «employé de la maison». Dès que nous franchissons le 2e portail, c’est un ouvrier tout couvert de ciment qui nous accoste. Il nous prend pour un camionneur ou un opérateur économique qui chercherait à «accélérer» son chargement: «Kôrô, vous voulez voir quelqu’un?» «Non. Je ne comprends pas pourquoi ça tarde comme ça. Quel est le problème ici?» Sans trop de précaution, il m’explique qu’en fait «les machines sont bloquées» et que le ciment ne sort plus comme avant. Et que si j’étais pressé, il suffit de «voir» ses chefs. «Comment faire pour les voir?» Mon interlocuteur qui est sûr de tomber sur un pigeon n’hésite pas à me dire qu’il suffit de «donner 25 000 ou 30 000 F» pour faire sortir plus vite le «OS», l’ordre de servir. Un échange fortuit, mais assez édifiant sur les gymnastiques auxquelles certains grossistes se livrent pour entrer en possession de leur livraison de ciment.

    A propos de la lenteur de l’usine, l’ouvrier-dealer est formel: «Les machines ne donnent plus bien. Je ne comprends pas pourquoi ils ne veulent pas dire la vérité aux gens.» Selon les informations officielles, le staff de Diamond Cement s’affaire à installer une nouvelle unité pour augmenter sa production actuelle de 40 000 à 80 000 tonnes. En attendant, la cimenterie a quelque peu les pieds dans le béton.

    f3bb1420e1dfc42abc028470b95eb1fa.jpgDu ciment ghanéen dans le circuit

    Avec la pénurie et la hausse du prix du ciment burkinabè, les revendeurs ont eu l’ingéniosité de mettre le ciment ghanéen dans le circuit. Si ce produit vient combler l’incapacité actuelle de Diamond Cement, son prix s’élève à 6 500 F le sac - soit 130 000 F la tonne - alors qu’il ne coûte qu’entre 8 500 et 9 000 cedis au Ghana, soit entre 3 500 F et 4 000 F CFA. C’est une aubaine pour ceux qui gèrent cette nouvelle filière et qui doivent secrètement souhaiter que la cimenterie locale continue de s’emmêler les pinceaux. Après le «monopole» que d’aucuns dénoncent sur le ciment du Togo, voici venu un «new deal» avec le ciment du Ghana. On aurait pu espérer une concurrence dans cette diversité à l’importation. Mais hélas, le prix du ciment ghanéen est déjà trop cher pour les consommateurs moyens.

    b9f82c2a2db1f91124c67c776743ccb4.jpgLes pieds nickelés du ciment

    La rareté du ciment a fait naître des dealers de toutes sortes. Ils sont désormais autour du marché de Sankaryaré, rabattent les clients vers l’arrière-cour où les stocks de ciment sont dissimulés. Là-bas, c’est à prendre ou à laisser. La tonne du CPA de Diamond Cement est à 130 000 et «on ne discute pas. Il y a beaucoup de gens qui attendent. Si vous ne voulez pas, revenez lorsqu’on aura une autre livraison». Il faut bien graisser la patte de tous les intermédiaires et autres dealers qui se sont introduits dans le circuit, sans compter les faux frais à l’usine. A ce rythme, l’inflation a de beaux jours devant elle au Faso.

  • Carnet de voyage sur Dakar

    19706481acc9d579716765e1a6c616a9.jpgIl effectue rarement un déplacement à l’extérieur du pays sans nous faire vivre, dans un style particulier, les péripéties de son voyage. Vous l’avez sans doute déjà lu dans les colonnes de votre journal. Anselme Sawadogo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, notre globe-trotter de service, nous revient avec un de ses savoureux carnets de route comme il sait en cococter. Suivons le guide donc dans ses nouvelles pérégrinations.

     

    Ce n’est pas la première fois que je vais dans ce pays, le Sénégal. Mais ma fascination reste toujours intacte… Comment rester insensible à ce climat exceptionnel : du soleil toute l’année avec une température de 20-25°. Comment ne pas adorer ces visages d’homme et surtout de… femmes, souriants, noirs à la limite du bleu-nuit ! Tout est fascination dans ce pays : Dakar, Gorée, les plages, les filles, les politiciens, les taxis, les embouteillages, les cars rapides, la culture, les marchés, la presse, le wolof et j’en oublie.

     

    Dans le cadre de la célébration des 20 ans de présence de la coopération Wallonie-Bruxelles au Sénégal, j’y ai séjourné durant 9 jours, du 28 mai au 06 juin dernier, qui m’ont paru à la fin comme 72 heures. Vous comprendrez pourquoi par la suite. Mercredi 28 mai, 13h : nous arrivons à l’aéroport Léopold- Sédar-Senghor plutôt que prévu ; au lieu de 3h de vol, le MD de la compagnie AB a rallié Dakar en 2h30 ; il semble qu’à l’aller, les vents favorables "poussent" l’avion.

     

    Cette arrivée anticipée, dans l’attente de mes collègues qui devaient venir me chercher, m’a permis de remarquer les astuces et les coups bas de tous ces rabatteurs et quémandeurs, qui sévissent certes dans tous les aéroports, mais à Dakar, c’est du jamais vu.

     

    Donner son argent et se faire insulter

     

    Dès votre sortie du hall, vous êtes assailli par une bande de types, un peu agressifs, qui, soit vous propose un taxi, du change, une puce de téléphone, un hôtel, soit de prendre vos valises et carrément vous demandent des devises. Messieurs, moi, j’arrive de Ouaga ; je ne dispose que de CFA dévalué ! Ils sont tellement enquiquinants et tenaces que cela devient vite très énervant. Il se raconte d’ailleurs qu’un couple espagnol, qui venait à Dakar pour des vacances, a repris le même avion le même jour après avoir été littéralement "agressé" par les rabatteurs de l’aéroport LSS ; il n’en pouvait plus après seulement 30 mn d’attente de leur hôte. Il faut le voir pour croire ; comme des mouches sur du miel, ces jeunes ternissent la réputation de ce beau pays. Et c’est la même chose dans les marchés en ville…

     

    Ce petit jeu de harcèlement commençait à me "taper" sur le système, mais, heureusement, mes collègues arrivèrent juste au moment où je m’apprêtais à jeter un cul-de-jatte de son fauteuil de handicapé. Vous ne crierez pas au scandale si je vous raconte ce qu’il m’a fait. A force de me harceler, je lui ai donné tous les jetons que j’avais dans ma poche (des pièces rouges comme il dit lui-même ; c’est-à-dire quelque chose comme 35 F CFA, composé d’une pièce de 25 et de 10) ; il les regarda avec dédain puis me dit : « C’est tout ce que vous avez ? des pièces rouges… on ne peut rien, faire avec ça ici ! et je sens que vous, vous n’allez pas durer à Dakar avec une pingrerie pareille ! » Quoi ? il venait de m’insulter… et ce n’est pas tout. Il me jeta un regard méchant et proféra une injure en wolof… je n’y comprenais rien, mais à la violence du terme, j’imaginai que c’est dans le genre "fils de p…" ; je failli l’extraire de son pousse-pousse quand je vis mes collègues arriver ; c’est ça qui le sauva… On est où là !! Donner son argent et se faire insulter !!

     

    Après plus de 30 mn de route, nous voilà à l’hôtel Riasto, belle bâtisse coloniale rénovée, en plein centre de Dakar. Entre-temps, sont arrivés de Bruxelles mon ami Souyoun, acteur sénégalais de théâtre, et son producteur Felipe, venus présenter la pièce « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire dans le cadre des 20 ans. Nous décidons de prendre une première température dakaroise en compagnie de Souyoun, qui, même après 14 ans "d’exil", connaît la ville comme son texte. 1re escale : le CCF (appelé là-bas, l’Institut français Léopold- Sédar-Senghor) ; nous avons pris place à la cafet’, un grand hall muni de tables et de chaises toilées, sur lesquelles on a inscrit les noms de célèbres hommes de culture : Sembène Ousmane, Djibril Diop Mambety, Mansour Soura Wade, Ousmane Sow,…

     

    16b2d5eb3b71a3efa77dd5f6176473a3.jpgC’est là qu’une scène cocasse nous fit rire à nous fendre les lèvres : une vieille femme, dans le style indien, arriva et nous dit qu’elle voulait s’asseoir mais ayant regardé sur toutes les chaises, elle n’avait pas trouvé son nom ; elle se demandait ce qu’il fallait faire… Véridique !! Après avoir ingurgité une bonne "gazelle" (la bière locale sénégalaise s’appelle ainsi ; vous comprenez mieux mon titre, n’est-ce pas ?), nous fûmes récupérés par Tairlo, un vieil ami sénégalais du show-biz, qui nous amena directement dans le jazz-club le plus au top de la ville, le « Just4You ». Là, un ancien du Xalam (1), le guitariste Souleymane Faye, distillait des notes savoureuses à vous faire oublier l’insulte d’un cul-de-jatte !! Nous y sommes restés jusqu’autour de 2h du matin ; fallait quand même dormir un peu, puisque les journées suivantes allaient être épuisantes.

     

    Tous les gourous de la scène africaine sont passés par là

     

    Jeudi 29 mai, 9h : je me rends au bureau pour m’enquérir des tâches et des obligations professionnelles, car la cérémonie d’ouverture de la célébration a lieu ce soir au théâtre Daniel-Sorano ; nous nous y rendons pour les derniers réglages et je découvre un véritable joyau. Ce théâtre, construit en 1962 par le président Senghor, fait la fierté des Sénégalais ; d’une capacité de 1200 places, à l’architecture audacieuse (la salle est incrustée presque dans le sous-sol d’un bâtiment), ce temple du théâtre a vu passer tous les gourous de la scène africaine. J’échangeais avec le régisseur, qui est là depuis 1962 et qui connaît mieux que quiconque l’histoire du Sorano.

     

    Monsieur Coulibaly m’expliqua, par exemple, que le système anti-incendie de la salle est unique et sans faille : sur la scène et au milieu de la salle, ont été installées 2 boules de neige de plusieurs M3 d’eau. En cas d’incendie, ces 2 bonbonnes libèrent leur contenu, qui réduit le feu à néant en quelques minutes. Génial ! Après quelques vérifications des installations prévues pour la projection des films de l’ouverture, nous sommes repartis dans l’attente de 20h. La cérémonie fut sobre mais belle ; le tout-culture dakarois était là et je fis de belles rencontres.

     

    Toutes les rues sont des mosquées

     

    Vendredi 30 mai, 12h : mon ami Awadi, que j’avais appelé entre-temps, décide de passer me chercher pour le déjeuner. On est vendredi, jour de prière ! Toutes les rues de Dakar deviennent des mosquées ; tout le monde est habillé de son plus beau boubou et égrène son plus gros chapelet. Les embouteillages au centre de Dakar sont monstres ; nous avons mis presque une heure pour parcourir la distance de l’hôtel au domicile de Didier, longue d’à peine 5 km. Un bon tchiep-diène chaud nous attendait et nous fit oublier le "voyage". Après le repas, Didier me dit écouter son dernier album, en préparation ; de beaux textes revendicateurs, comme à son habitude, ponctués de discours de Sankara ; encore une "bombe" musicale !

     

    23h. Mon ami burkinabé Li Diallo (on a voyagé ensemble) m’appelle et me propose une sortie en boîte ; direction « le Voyageur », discothèque immense aux jeux de lumière scintillantes à vous percer les pupilles. C’est la boîte des jeunes étudiants branchés ; la musique y est faite de hip-hop et de R&B ; on se croirait à Las Vegas… mais l’ambiance est bonne. Si ce n’est pas du hip-hop, c’est le dernier tube mbalax qui fait virevolter toutes les "gazelles", et heureusement que la lumière est saccadée, sinon, elles sont tellement déchaînées que vous verriez ce que vous ne voulez pas voir (quoique !!).

     

    Au large de Dakar

     

    Samedi 30 mai, 14h : c’est samedi et le Tout-Dakar a une destination : l’ile de Gorée, pour y passer un après-midi paisible, les pieds dans l’eau. Nous ne dérogeons pas à la règle, les Sahéliens, Li et moi… Gorée est à la fois une île de l’océan atlantique Nord, située dans la baie de Dakar et l’une des 19 communes d’arrondissement de la capitale. C’est là que se trouve la fameuse « Maison des esclaves », classée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, avec sa tristement célèbre « porte du non-retour », dont la visite vous donne toujours des frissons.

     

    Elle compte un millier d’habitants, répartis sur 18 ha. Mais, le week-end, elle accueille presque le double de sa population. On y accède en empruntant une chaloupe, le « Coumba Castel », à l’embarcadère de Dakar pour une somme de 2 500 F CFA pour les étrangers africains, et la traversée, pittoresque, dure une quinzaine de mn.

     

    Nous y sommes arrivés vers 15h et avons été tout de suite happés par la multitude de guides, de rabatteurs pour le compte des restos et des vendeurs à la sauvette. Les uns vantant les qualités des mets du resto « le keur-quelque-chose », qui fait le meilleur "thiof" (2) de toute l’Afrique de l’Ouest, les autres tentant de vous fourguer des lunettes de soleil "Pierre Cardin", achetées directement aux galeries Lafayette à Paris ; en réalité, une médiocre copie fabriquée dans un sous-sol à Hong-Kong. Nous avons fuit ces gêneurs afin de nous trouver une place de l’autre côté de la plage, et où, là encore, des jeunes proposent de vous louer une natte à 1 000 F CFA avec un parasol à 1 000 F CFA.

     

    Nous étions à l’ombre du musée (donc pas de soleil), mais le gars tenait à nous extorquer 2 000 F CFA pour sa natte et son parasol ; nous lui avons dit d’enlever son parasol, qui ne servait à rien, et nous lui avons donné 1 000 F CFA pour la natte. Il grognait, disant que nous l’avons arnaqué… Sacrés Sénégalais ! Nous sommes repartis de Gorée vers 19h dans une chaloupe pleine à craquer (tout le monde tenait à rentrer) et il a fallu se battre pour avoir une place, quitte à essuyer quelques amabilités en wolof.

     

    Avec Youssouf N’Dour chez les officiers de marine

     

    22h : on est samedi et nous tenons à voir le "Kwamé N’krumah" de Dakar, car on nous avait parlé de la Corniche, où se trouvent toutes les discothèques huppées de la ville. Dans toutes les rues, l’ambiance est torride ; c’est normal, les Lions du Sénégal venaient de battre l’Algérie en éliminatoires de la CAN et du Mondial 2010. Mon ami Souyoun m’amena pour commencer, au Casino du Cap-Vert ; un complexe discothèque-piano-bar-salle de jeux. Dans le piano-bar, un orchestre jouait de la salsa et des couples mixtes se déhanchaient à se fouler les pieds.

     

    Un tour dans la boîte au sous-sol, mais elle est pleine comme un œuf… Nous décidons d’aller au Duplex, une autre discothèque, non loin de là… Même ambiance… le comptoir est envahi par une horde de péripatéticiennes maquillées comme pour un carnaval, avec de faux cils longs comme les moustaches d’un lion. Il est 2h du matin ; bon… allons dormir !

     

    b4ff54c480bce07093de747699c7bc7f.jpgLe taxi me dépose vers 2h30 et au moment où je m’apprête à entrer dans l’hôtel, j’entends de la musique, vous savez de qui ? de Youssou N’Dour, la star sénégalaise du mbalax, et c’est en live. Je tends l’oreille et me rends compte que cela se passe non loin. Je n’ai pas pu résister à suivre les décibels jusqu’au mess des Officiers de marine, à moins de 500 m. Le soldat qui montait la garde me confirme que c’est bien You qui joue et que ce n’est pas une soirée privée, contrairement à ce que je pensais.

     

    Je payai mon droit d’entrée et me voilà à l’intérieur du mess, You sur scène avec une sono impec et plus de 800 personnes qui dansaient… Extraordinaire ! Le mess avait été transformé en dancing géant avec des jeux de lumière qui tournoyaient… Je me mis à danser mon mbalax burkinabé, "frelaté", mais personne ne s’en foutait, car l’ambiance était telle que personne ne regardait personne. C’est à 5h que tout s’arrêta… je venais de passer une excellente soirée.

     

    Des gris-gris pour aller en Europe clandestinement

     

    Le dimanche fut une journée tranquille… j’en profitai quand même pour faire quelque courses au marché Sandaga et au marché HLM. Vous trouvez tout ce que vous voulez à Sandaga, où les rabatteurs règnent en maîtres et vont jusqu’à vous proposer des trucs complètement débiles, comme des gris-gris pour traverser la mer vers l’Europe sans se faire prendre, des boubous que seul le Président porte, des moteur de bateau, de voiture, des hélices d’avion, des chapelets fabriqués lors du pèlerinage à la Mecque et bénis par le grand Imam de la grande mosquée de Médine, donc sacrés… Un ami m’a d’ailleurs raconté, pour rire, qu’un jour on lui a proposé le moteur de la fusée Ariane à Sandaga !

     

    Le marché HLM est la caverne d’Ali Baba des femmes. Là, vous trouvez boubous, chaussures, foulards, tissus colorés, bijoux, produits de beauté, sacs à main, à des prix défiant toute concurrence et, bien entendu, ces attributs qui font la spécificité des Sénégalaises, les attrape-messieurs. Tenez-vous bien, toute une aile du marché est dédiée au commerce de ces bines-bines (perles de reins), petits-pagnes, poudres enivrantes et envoûtantes.

     

    Des bines-bines pour garder son homme à la maison

     

    Tenues par des vieilles, ces échoppes ne désemplissent pas et vous en avez pour tous les goûts, toutes les couleurs et toutes les formes. On y trouve des bines-bines appelées "lumières", qui scintillent dans le noir, et d’autres, dits "travaillés", qui retiennent les maris à la maison ; ainsi que de petits pagnes tellement suggestifs, composés d’un bout de tissu, d’un soutien-gorge et d’un string, le tout assorti, avec des trous comme un grillage.

     

    On vous proposera aussi des poudres à répandre sur le lit, à l’odeur tellement forte qu’un homme ne peut que devenir fou ! Tous les marchandages se font dans un langage dénué de toute pudeur, de sorte que vous ne pouvez qu’avoir peur de ces Sénégalaises. Je suis ressorti du marché HLM complètement groggy. Puis le temps passa vite, très vite… entre le travail, les dîners et les rendez-vous. J’eus quand même le temps de suivre l’actualité du moment, qui portait sur la tenue des Assises nationales, sorte de Conférence nationale des forces vives du pays, qui devaient réfléchir sur l’avenir du Sénégal.

     

    La complexite de la politique sénégalaise

     

    e33d3fe322e45b56c802aa81fa469868.jpgQu’est-ce qui n’a pas été dit sur ces Assises ? J’eus, en l’espace de 72h, l’occasion de vivre la politique sénégalaise dans tout ce qu’elle comporte comme complexité. Dans sa déclaration menaçante, le truculent porte-parole du PDS, de Wade, traita tous les participants aux Assises d’aigris et de putschistes, allant même jusqu’à traiter le respectable Amadou Moctar Mbow, ancien directeur de l’UNESCO et président desdites Assises, de "has-been", de quelqu’un qui n’a rien fait pour le Sénégal et qui est loin des réalités du pays… Il alla même jusqu’à dire que tous ceux qui iraient aux Assises n’ont qu’à savoir qu’ils ont choisi leur camp (celui des ennemis du pouvoir, bien entendu) et qu’ils les trouveraient sur leur chemin.

     

    Ces menaces firent effet, car des associations de la société civile et quelques partis politiques firent marche-arrière. L’autre camp aussi traitait les gens du pouvoir de tous les noms d’oiseaux et l’empoignade verbale était à son comble. Toutes ces joutes se passaient presque en direct sur la dizaine de radio FM dakaroises, sur les chaînes TV (surtout la RTS (3)) et étaient abondamment reprises par la presse écrite. Le lendemain de l’ouverture des Assises, où Amadou Moctar Mbow fit un discours historique, des gens se rendirent chez lui et lui coupèrent l’électricité. Incroyable ! On savait les partisans de Wade hermétiques à la discussion, mais pas au point d’atteindre cette extrémité ; de jeunes partisans de Mbow organisèrent la "résistance", firent rétablir l’électricité et sécurisèrent le quartier de l’intellectuel.

     

    Chaque jour avait son nouveau développement de "l’affaire" et la presse s’en régalait à coups de micro-trottoir (fallait écouter ces vieux Sénégalais, dans un wolof académique, traiter les politiciens de voleurs, d’assassins, d’affameurs du peuple,…), de sondages (pour ou contre Wade) et d’émissions d’expression directe. Ça "canardait" dans tous les sens et pas à la kalach ou au revolver, mais carrément au char d’assaut ; tout cela, verbalement, s’entend. C’est le Sénégal !

     

    La GOANA de Gorgui

     

    Ce forum tient encore en haleine tout le pays. Cet intermède politique me fit découvrir quelques grands chantiers de Gorgui (4), que ces partisans brandissaient pour étayer leur thèse de la bonne gestion du pouvoir par leur leader. C’est ainsi que j’entendis plusieurs fois parler de GOANA. Au départ, j’ai cru que c’était une expression en wolof, trouvaille du vieil avocat, passé maître dans l’art des formules-chocs. Je découvris par la suite que GOANA, qui signifie « Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance » (sacré Wade !), est l’ambitieux et audacieux programme du président sénégalais qui vise des objectifs de production à moyen terme de 3 millions de tonnes de maïs, de 2 millions de tonnes de manioc et de 0,5 million de tonnes de riz.

     

    D’un coût global évalué à environ 360 milliards de F CFA et sur un horizon de 3 à 5 ans, il s’agira de : « développer, dans le cadre des politiques nationales, des stratégies innovantes et ambitieuses de développement agricole devant permettre des réponses structurelles durables avec comme objectifs à moyen et long terme l’autosuffisance et la sécurité alimentaire ». On peut reprocher tout ce qu’on veut au président sénégalais, sauf d’avoir de la suite dans les idées. Cette GOANA fait l’objet de publicité tapageuse sous forme de panneaux géants dans les rues dakaroises. Pourvu qu’on y arrive en ces périodes de "vie chère" et de crise alimentaire mondiale.

     

    Mais c’est sans compter avec les répliques cinglantes des contempteurs du "vieux" sous forme de boutade du genre (je l’ai lu dans un journal) « qu’il s’agisse de "goana", de "goani" ou de "goané", le plus important, c’est de se soucier des paysans, qui ne savent pas ce que veut dire fin du mois et qui n’ont que f… des sigles ronflants ».

     

    Dakar, une affiche géante

     

    Parlant de publicité, il faut souligner que Dakar est devenu une affiche publicitaire géante. Partout, des panneaux immenses, pas comme nos 12- m d’ici, minuscules, mais des énormes (presque 60 m), vantant tout et n’importe quoi (cigarettes, voitures, banques, immobiliers, pâtes alimentaires, riz, téléphones, politiciens …) Tous les supports sont utilisés ; même les bus sont peints aux couleurs de marques. Parlant de bus, je ne saurai passer sous silence ces fameux cars rapides, appelés aussi « cercueils roulants », véritables âmes de la ville.

     

    ll y en a de deux sortes : les premiers sont de vieux Saviem des années 80 (l’ancêtre de Renault), appelé aussi Super Goélette, dans un état lamentable, d’une trentaine de places, de couleur jaune et bleu avec des dessins bizarroïdes et des phrases peintes sur toute la carrosserie, du style "s’en fou la mort", "jeune-bon chauffeur", "chauffeur-sans-accidents-depuis 40 ans", "monter-arriver vite-vite", toujours dans un français approximatif mais plein d’humour. Ceux-ci font les trajets urbains.

     

    Les seconds, appelés « Ndiaga Ndiaye », de couleur blanche, du nom du plus grand transporteur du Sénégal (la famille d’El Hadj Ndiaga Ndiaye est aujourd’hui celle qui possède le plus de cars rapides), sont utilisés pour les trajets en ville ainsi que pour les voyages à l’intérieur du pays. On parle de débarrasser Dakar de ces guimbardes sans âge, mais, de grâce, mettez-les au musée.

     

    A côté de ces "ferrailles ambulantes", on en trouve de plus récents, appelés « Dakar Dem Dikk » ou « Dakar Aller et Venir, en français, ou encore DDD pour les branchés » ; ceux-ci sont presque neufs, mais moins pittoresques pour un étranger, je l’avoue. Si vous allez à Dakar, essayez les cars rapides… ça vaut vraiment le coup ! Ou alors, empruntez un taxi en croisant les doigts pour que le conducteur parle français, sinon il vous sortira un wolof si rébarbatif que vous risquez de descendre au prochain embouteillage, de peur qu’il ne vous conduise à Gueule-Tapée pendant que vous voulez vous rendre à Dieuppeul-Derklé ou à Mermoz-Sacré-Cœur (5). C’est vrai, beaucoup de taximen dakarois ne parlent pas français ! Etonnant, n’est-ce-pas ?

     

    Revenons à notre séjour, qui tirait vers la fin en ce jeudi 05 juin, jour du grand gala de clôture des manifestations commémoratives des 20 ans de la coopération Wallonie-Bruxelles/Sénégal. Au programme : une soirée de musique à la mode, excellemment goupillée par mes collègues. Un volet de notre coopération a concerné la formation de stylistes à l’Institut national des arts de Dakar ; ceux-ci présentaient un défilé de mode, fruit de plusieurs années de formation, suivi d’un concert, ‘’rencontre musicale’’ entre un guitariste belge, l’excellent Dom. Jonckère, et le crooner sénégalais, le remuant Abdou Guité Seck. Ce jeudi là, dès 19h30, le grand hall du Sorano grouillait déjà de monde : le gotha de la culture sénégalaise (acteurs, musiciens, directeurs de centres culturels, étudiants en arts), des officiels, des diplomates ainsi qu’une foule de fans du musicien sénégalais.

     

    Entre deux belles et grandes "gazelles"

     

    Laissez-moi vous dire que le défilé avait déjà commencé : d’élégantes sénégalaises, drapées dans leurs plus beaux boubous, déambulaient… Certaines portaient des semblants de tocs aux couleurs vives, sous forme de foulards et tellement hauts et larges qu’on avait l’impression qu’elles portaient des toits de chaume. Le début du gala mit fin à ce défilé informel et place fut faite aux artistes. Les étudiants en stylisme firent sensation avec des collections inédites et le concert fit danser toute la salle.

     

    La soirée se termina très tard du côté de « Just4you » entre 2 belles et grandes "gazelles" (la bière locale ! mauvaises langues, vous pensiez à quoi ??!!) J’étais déjà à la fin de mon séjour dakarois et j’avais l’impression, comme je l’ai dit au début de ce récit, de n’être resté que quelques heures dans cette métropole. Une métropole moderne, avec des échangeurs partout (les pétrodollars du Sommet de l’OCI sont passés par là !), des embouteillages monstres dans ces rues sans un seul feu rouge, mais où il n’y a jamais d’accidents (durant mon séjour, je n’en ai pas vu un seul, étonnant !).

     

    Une métropole où le wolof est roi et parlé partout : au lycée, au marché, à l’Assemblée nationale, dans les bureaux, en Conseil des ministres, à la télé (vous regardez une émission de débat en français, et, tout à coup, un des intervenants mélange son excellent français à un wolof tellement "métallique" que vous ne pouvez que zapper). Ah ! Le Sénégal !! Vous comprenez maintenant pourquoi ce pays est fascinant. Et si à la fin de ce récit, vous êtes arrivés à répondre à la question du titre, je vous prends dans mes valises lors de mon prochain voyage à Dakar. Wal-Lééhi deugg-la !! Les paris sont ouverts…

     

    A. Sawadogo (sawadogo.a@apefe.bf) in www.lobservateur.bf du vendredi 27 juin 2008.

     

     

    Note : (1) Xalam : célèbre groupe musical sénégalais

     

    (2) Thiof : bon poisson très cher, le meilleur pour faire le tchiep

     

    (3) RTS : Radio télévision sénégalaise, la chaîne nationale, ironiquement surnommée par les téléspectateurs « Rien tous les soirs »

     

    (4) Gorgui : vieux en wolof ; nom donné au Président Wade par ses compatriotes

     

    (5) Gueule-Tapée, Dieuppeul-Derklé et Mermoz-Sacré-Cœur : quartiers de Dakar

     

  • La flambée du pétrole va-t-elle flamber les réserves du Burkina?

    46cfdefe7b5d050b2ad5b9a5642074a0.jpgAlors que le prix du baril du pétrole a atteint, en début de cette semaine, le record de 140 dollars et que la tension monte partout sur la planète, les prix sont restés curieusement stationnaires à la pompe au Faso. Du moins, depuis le mois de janvier, les consommateurs n’ont plus enregistré d’augmentation sensible. Tout se passe comme s’il y avait un mot d’ordre officieux de blocage des compteurs au niveau des stations d’essence. Ou qu’il y a une sorte de «gentlemen agreement» pour ne pas pousser le prix du carburant au-delà d’un certain niveau de tolérance. C’est tant mieux pour les consommateurs. Mais jusqu’où peut-on contenir cette «stabilisation»? Qui paie le prix de l’amortissement? Jusqu’à quand cela va-t-il pouvoir se faire?

    Incontestablement, le gouvernement a préféré encaisser les contrecoups de la flambée du prix du pétrole, plutôt que de prendre le risque d’une montée de tension sociale suite à un réajustement du prix sur le marché national. Ainsi, le tarif des différents produits pétroliers ne reflète plus la réalité du marché international. Avec une augmentation d’environ 91,30% du baril en un an, il n’y a eu qu’environ quelque 10% d’augmentation du prix à la pompe. Plus concrètement, le Super devrait coûter, en ce moment, 770 F et le Gasoil 795 F le litre à la pompe. Mais par le jeu de l’«atténuation du prix des hydrocarbures», le consommateur burkinabè ne ressent pas le choc ou très peu. Et cela fait plusieurs mois que la gymnastique dure. Mais cela n’est pas sans répercussions sur les caisses et les réserves de la Société nationale burkinabè des hydrocarbures (Sonabhy). Les tensions financières de cette structure - chargée d’amortir le choc pétrolier en cas de soubresauts sur le marché international - sont d’ailleurs si vives que le gouvernement a été obligé de mettre en place une «Commission interministérielle sur les difficultés de trésorerie de la Sonabhy inhérentes aux mesures gouvernementales d’atténuation du prix des hydrocarbures».

    Cela fait plusieurs mois déjà que la fameuse Commission cogite pour arriver à une solution qui arrange à la fois les caisses de la Sonabhy, le Trésor public et garantisse la «paix sociale». Mais comme on peut l’imaginer, l’équation est très corsée à résoudre. En tout cas, il ne sera pas aisé de faire cette omelette - d’intérêts opposés, voire contradictoires - sans casser des œufs. Déjà, les argentiers de la Sonabhy grincent des dents et se demandent légitimement jusqu’à quand ils vont continuer à puiser dans leur stock de sécurité et dans les bénéfices du temps des vaches grasses. Les annonces d’une grimpée du prix du baril qui pourrait atteindre 200 dollars ne sont pas faites pour arranger les choses. «C’est grâce à la confiance de nos banquiers que nous arrivons à tenir le coup», nous a confié Oula Traoré, le directeur commercial de la Sonabhy.

    Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à force d’amortir le choc pétrolier que subit le Burkina depuis très longtemps, la nationale des hydrocarbures est en passe de s’essouffler. Il faut donc la sauver. Mais par quelle acrobatie? C’est la «question pour un champion» que Testicus Zorro et ses lieutenants hésitent visiblement à lancer sur la place publique. Le Dromadaire s’y est essayé, en imaginant trois scenarii qui ne manquent pas de fuel.

    1er scénario: Privatiser la Sonabhy

    4eba2c4e6c1d400cca07e9271e927a32.jpgD’aucuns s’imaginent que la privation de l’importation des hydrocarbures pourrait contribuer à adoucir les prix, à l’instar de ce qui a été constaté ces dernières années dans le secteur des télécommunications. Mais à la différence de ce secteur, le pétrole demeure encore un produit qui se vend pratiquement à un «guichet unique» et sa qualité ne se négocie pratiquement pas. Si l’on venait à sauter le verrou de monopole jusque-là détenu en exclusivité par la Sonabhy, ne serait-ce pas ouvrir la voie à des produits frelatés de la part d’importateurs qui voudraient se faire plus de profit qu’il n’en faut? Il faudra en tout cas compter avec la fraude, le sport favori de certains opérateurs rompus en la matière. Sans oublier qu’avec la libéralisation totale il faudrait dire adieu au contrôle et à l’harmonisation des prix ainsi qu’au stock de sécurité; un opérateur privé n’ayant pas nécessairement besoin de conserver des produits, de surcroît à ses frais. Tout compte fait, la privation de la Sonabhy entraînerait certainement de la concurrence, mais cette concurrence n’engendrerait pas moins un «désordre» qu’il faudrait gérer pour éviter des ruptures, des hausses incontrôlées de prix, comme ce qu’on constate actuellement sur le marché du riz et, ne le sous-estimons pas, des problèmes d’insécurité.

    2e scénario: Renforcer les capacitésde stockage de la Sonabhy

    Théoriquement, et selon la règlementation de la politique nationale en la matière, la Sonabhy peut constituer 90 jours de stock de sécurité et 30 jours de stock commercial. Mais dans la pratique, la nationale des hydrocarbures ne dispose que d’une capacité qui oscille entre 45 et 60 jours. Ce qui veut dire qu’au-delà de cette période, elle doit logiquement répercuter, sur le marché national, toute hausse - ou toute baisse qui intervient au niveau international. A en croire les statistiques, 641 millions de litres de pétrole ont été consommés en 2007, soit environ 53 millions par mois. Or, la capacité de stockage de la Sonabhy est de l’ordre de 70 millions de litres (soit 45 millions pour Bingo et 25 millions pour Bobo). Il faudrait accroître cette capacité pour espérer contenir les contrecoups pendant au moins 3 mois. Toutes choses qui sont difficiles à réaliser en ce moment, parce qu’il faudrait que l’Etat casque pour construire l’infrastructure de stockage et mette plusieurs milliards de F CFA de côté pour s’approvisionner. Ça risque d’être la croix et la bannière pour un budget déjà trop sollicité par les secteurs sociaux.

    3e scénario: Renoncer à la TVA et réduire les marges bénéficiaires

    Selon les spécialistes, les consommateurs gagneraient au moins 100 F de baisse sur le litre du carburant, si l’Etat renonçait seulement au prélèvement de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA). La fiscalité sur les hydrocarbures en général tournerait autour de 40% au Burkina. Si l’Etat venait à y renoncer, les prix ne se porteraient que mieux à la pompe. Mais demander à l’Etat burkinabè de se priver de cette manne, en ce moment, serait le priver d’une grosse part de son budget. Il préfère encore pousser la Sonabhy à supporter le blocage des prix afin d’en atténuer la flambée, plutôt que de choisir cette option. Déjà, la subvention du DDO - un produit considéré comme stratégique parce qu’intervenant dans plusieurs secteurs vitaux - lui coûte la peau des fesses. Il ne commettra pas la folie d’y renoncer. Ce qui est, par contre, envisageable est de demander à chacun des intervenants de la chaîne des hydrocarbures de céder une part de ses marges. Ainsi, la Sonabhy, L’Etat, les grandes compagnies pétrolières, les distributeurs, les gérants de station, contribueraient à atténuer les prix à la pompe. Mais dans un environnement de «libéralisation sauvage» - pour parler comme les syndicalistes -, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

    Alors qu’il n’y aurait «que» 40% de part de taxes dans la structure du prix du carburant au Burkina et que les Etats-Unis d’Amérique n’en seraient qu’à 11%, voici ce que pratiquent quelques pays européens en la matière.

    Prix du gazole         A la pompe (en euros)                      Part des taxes

    Royaume-Uni                         1,42                                       64,6%

    Suède                                    1,30                                       62,5%

    Allemagne                             1,17                                       56,1%

    France                                    1,09                                       55,1%

    Italie                                       1,16                                       53,0%

    Danemark                              1,11                                       53,0%

    Portugal                                 1,08                                       51,0%

    Pays-Bas                                 1,11                                       50,3%

    Finlande                                  1,01                                       49,6%

    Belgique                                 1,03                                       49,3%

    Espagne                                  0,98                                       45,5%

    Source: Eurostat, d’après les prix moyens au second semestre 2007, cité par Paris Match du 31 mai 2008.