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20.09.2007

Le Burkina c'est pas le paradis, mais c'est comme si!

Je n'ai résisté à la tentation de proposer sur mon blog, les beaux récits de confrère sur sa villégiature à l'Ouest du Burkina. Il donne sincèrement envie d'aller voir ce qu'il décrit avec une dextérité à faire pallir d'envie des poètes émérites.... Lisez plutôt.

 

 

68373c7d709ab74eb6f54fe42d46b07e.jpgAu mois d’août, nous avons, quatre amis et moi, décidé de sillonner les sites touristiques de la région des Cascades en 48 heures. C’est ainsi que, arrivés à Banfora un vendredi nuit par le transport en commun, nous sommes entrés en contact avec Ablo, un homme de Banfora, qui nous avait été recommandé par un ami. Il nous a donné de son temps et son véhicule.

C’est au volant de sa Range Rover qu’Ablo nous a conduits dans tous les coins intéressants de la région. Nous avons déambulé dans les Cascades, navigué sur le lac de Tengrela et gravi le Pic de Sindou. J’étais parti à la découverte des sites et je suis tombé sous leurs charmes. Mais ce sont surtout les hommes rencontrés pendant cette excursion qui m’ont marqué.

C’est pourquoi, dans ce carnet de voyage, les sites, malgré leur beauté, passent à l’arrière-plan. Leurs splendeurs servent de toile de fond pour camper ces hommes pas comme les autres. Un guide plein de secrets, un piroguier audacieux et un héraut au souffle épique. Ce carnet est un récit de ces rencontres.

Le guide qui me révéla le secret des Cascades

Nous avons commencé par le site le plus proche de notre base, les cascades, lesquelles ont donné leur nom à la région ; elles sont distantes de Banfora d’une quinzaine de kilomètres.

C’est un matin, sous un ciel chargé de gros nuages, que nous nous sommes entassés dans la Range Rover d’Ablo en direction des cascades, priant le ciel qu’il n’ouvrît pas ses vannes ce jour-là. Après avoir traversé les champs de canne à sucre de la SOSUCO, qui s’étendent sur des kilomètres, et triomphé d’une route cahotante pleine de nids-de-poule, nous nous garons devant un motel où nous attendent deux bonshommes.

L’un est un colosse avec une tignasse folle tombant en cordes crasses sur un visage prognathe mangé par une barbe broussailleuse : un rasta de campagne, qui ignorerait l’existence du champoing de cheveux. Il nous tend un ticket de parking.

S’avance maintenant l’autre. Un bob sur la tête, avec un visage replet zébré d’une large estafilade sur la joue gauche, des yeux rougis et un sourire mielleux de douanier. Son T-shirt, qui fut blanc jadis, se démène pour contenir une bedaine qui refuse la discrétion et déborde sur un ceinturon, lequel retient un pantalon bouffant.

Un manche de couteau émerge d’un fourreau fixé par des ficelles de cuir à la cuisse gauche. En cet homme, à l’allure d’aventurier, je vois un croisement d’Indiana Jones, de Crocodile Dundee et de chasseur Dozo ! Un mélange de brigand et de paysan. Il se présente. C’est le guide et il nous réclame deux mille francs sans détour.

Ablo, qui est un habitué des lieux, est surpris par la présence d’un guide et surtout d’un guide payant bien que nous nous soyons acquittés du péage à la barrière érigée à l’entrée du site. Notre guide explique calmement que c’est un dysfonctionnement et que lui-même trouve que c’est cher payé, mais comme c’est le règlement... Ablo ne semble pas convaincu, il hausse les épaules de dépit.

Notre guide nous toise comme un sergent recruteur inspecte sa troupe de recrues, hoche la tête plusieurs fois et d’une voix de chef tonne : « On s’en va ! » ; et s’avance d’un pas martial dans la brousse. Nous nous engageons dans une allée bordée de manguiers géants aux troncs immenses. Leurs feuillages se rejoignent au-dessus de nos têtes et forment une voûte dense.

Quelques rares rayons de soleil traversent la voûte et s’éparpillent en petits corps luminescents voletant dans cette cathédrale naturelle. Du feuillage, descendent le pépiement des petits oiseaux, la stridulation des grillons et les cris modulés des roussettes. Un peuple bruyant mais peureux loge dans les cimes.

Lorsqu’une petite branche craque sous nos pas, un silence inquiet remplace subitement le concert, qui après un bref moment reprend, plus ferme, plus assuré et plus harmonieux. Quelques termitières géantes surgies entre les manguiers et que nous découvrons dans cette pénombre prennent des formes inquiétantes.

Des papillons effarouchés par nos pas voltigent entre les rayons lumineux tels des fleurs dansant dans le vent frais d’avant-orage. Du sol mouillé montent l’odeur de la terre et les effluves des mangues pourrissant sur le sol.

Après une centaine de mètres dans cette allée, nous débouchons sur un chemin ascendant, des escaliers faits de blocs de pierres, qui serpentent sur la falaise et mènent aux cascades. Un bourdonnement vous assaille comme si mille ruches d’abeilles vous cernaient.

Plus on avance et plus ce bourdonnement cède la place à un mugissement si puissant que l’on s’attend à voir débouler sur soi un troupeau de taureaux cornus lâchés dans une course folle... et après une dernière montée, la cascade apparaît. Majestueuse.

Des trombes d’eau ruant du ciel sur la pierre, des tonnes d’eau chutant des hauteurs, tournoyant dans une écume blanchâtre et ébranlant le socle de granit sur lequel nous sommes arrêtés. Le frémissement de la pierre se propage dans le corps et distille l’inquiétude dans le cœur. Mais rapidement, ce frémissement devient un frisson de plaisir qui court de l’extrémité des orteils au cuir chevelu. Un massage apaisant.

Pour remonter aux limbes et voir la naissance de la cascade nous demandons à notre guide de nous y mener. Nous reprenons un chemin tortueux entre les immenses blocs de pierres et la végétation luxuriante qui s’est invitée dans ce milieu où le liquide et le minéral s’affrontent.

Des arbustes plantent leurs racines comme des serres dans le granit et s’élancent dans les airs, leurs troncs en équilibre précaire penchés dans le vide. Des arbres balancent leurs branches, longues cordes noueuses couchées sur la falaise, en attente d’un alpiniste fou. Des lianes s’enchevêtrent et forment un pont suspendu dans le vide.

Notre guide, d’un ton docte, nous montrait telle feuille qui, mâchée, soigne les ulcères, tel fruit dont l’amande est un hypotenseur et maints autres secrets des plantes. Après chaque explication, je cueillais une feuille ou un fruit du fameux arbre ; connaître le pouvoir médicinal des plantes peut toujours servir. Après avoir longtemps marché, nous nous retrouvons brusquement devant un précipice.

Cette voie ne mène nulle part. Nous nous tournons vers le guide pour comprendre, il explique qu’il voulait nous offrir un angle de vue panoramique sur le site. Peut-être s’est-il simplement perdu dans son itinéraire et ne veut-il pas nous l’avouer ? Parce que la vue n’est ni fameuse ni panoramique.

On est loin de la cascade et un épais talus nous bouche la vue.

Ce guide est tout de même particulier, pensé-je. Au lieu de prendre la tête de la marche, il se met à la queue pour veiller sur les dames. Marque de galanterie, certes, mais est-ce la fonction d’un guide ? Il a aussi une fiole, qu’il sort souvent de sa poche, en ingurgite quelques gouttes et la range prestement. Il est de plus en plus volubile. Son gros rire résonne de plus en plus dans les airs.

Ablo a pris la tête du groupe et nous débouchons sur le sommet de la cascade. C’est là que l’eau se rassemble, enfle démesurément avant de se projeter avec force et violence sur les blocs de granit quelques dizaines de mètres plus bas. C’est le fleuve Comoé qui, contrarié par le surgissement d’un obstacle de pierre sur son cours, se confronte violemment à celle-ci, l’escalade et retombe avec fracas avant de poursuivre sa route vers la Côte d’Ivoire.

Un embrun mouille les visiteurs d’une pluie de gouttelettes si fines qu’on ne les voit pas.

Ici, l’érosion a creusé la pierre et donné une cuvette profonde avec une eau limpide. L’envie nous prend de nous baigner dans cette piscine suspendue. Pendant que nous essayons d’extraire nos membres des habits dans des contorsions acrobatiques et dans la bonne humeur, notre guide, un doigt pointé vers notre piscine, hurle : « Un crocodile ».

Nous scrutons vainement l’eau transparente à la recherche du saurien. Rien sur la face de l’eau, calme et lisse comme un miroir. Il nous explique qu’il y avait le glouglou du saurien qui faisait des bulles dans l’eau. Le crocodile aurait disparu dans les galeries qui parcourent la pierre. Peu convaincus par cette histoire du saurien qui respire dans l’eau et fait des bulles géantes à la surface de l’eau, nous décidons néanmoins de surseoir à la baignade.

Comme le ciel était dégagé et le temps lumineux maintenant, nous nous installons sur une sorte d’esplanade qui pour lire, qui pour jouer aux cartes tandis que notre guide nous parle des génies malveillants des cascades. Selon notre guide, les Djinns immoleraient chaque année un enfant en le retenant dans les eaux lors des baignades. Cette année, deux enfants auraient péri dans la piscine. Et il raconte beaucoup d’autres choses sans que nous y prêtions attention jusqu’au moment où il nous explique l’origine du mot « Cascades ».

Il disait, l’index tendu et l’œil brillant : « Cascade vient du turka « kass-kass » parce que quand les pierres chutent de la colline jusqu’en bas, ça fait « kass-kass ». Il conclut, sentencieux : « Les blancs entendent mal ; c’est pourquoi, au lieu de dire « kass-kass » il prononcent « Cascades ».

A partir de cet instant, nous doutons sérieusement de la probité de notre guide. A son haleine, nous comprîmes aussi que sa fiole ne contenait pas quelque médecine, mais une forte liqueur locale, le koutoukou, une eau-de-feu à assommer le plus coriace des Bobos.

Quand le soleil commence à décliner et sa lumière à faiblir, nous décidons de ranger nos cartes et nos livres et de rejoindre Banfora. Notre guide, qui faisait le lézard, renversé sur le dos et que nous croyions plongé dans quelque méditation philologique, dort profondément.

Quand j’essaie de le réveiller en le secouant, un grognement d’ours suivi par un sourire épanoui de gamin que seul le rêve donne au visage de l’adulte me font comprendre que notre homme, assommé par l’alcool, rêve sûrement de cascades, de vins et de ruisseaux de liqueurs.

Après un conciliabule, nous le laissons cuver son trop-plein de koutoukou sur son lit de pierre entre ciel et terre, bercé par le vrombissement de la « kass-kass ». En vrais gentlemen, nous glissons deux billets de mille francs dans la poche de son pantalon.

Au motel, nous signalons la position de notre guide. C’est là, qu’un homme au poil roux, un Judas, nous apprend pour moins de trente deniers que notre guide était un faux. C’est un cuisinier du motel qui, par désœuvrement, s’autoproclama guide des « kass-kass », pour enfourner quelques billets de CFA et nourrir sa famille. Avant de quitter les cascades, je vidai mes poches des feuilles et des fruits récoltés et dont le guide énumérait les vertus devant nos yeux ébahis. Tout ça n’était que mystification.

A Banfora, attablés au restaurant « le Calypso », nous avons conté notre aventure et souligné l’originalité de notre guide à une famille rencontrée là. Cette famille, de quatre membres aussi, est allée pour voir les cascades mais elle n’a pas eu notre chance. Elle est tombée sur un guide plus filou que le nôtre, qui l’a menée à un filet d’eau aussi mince que le jet de pipi d’un nourrisson serpentant entre deux petits cailloux. Ce guide justifiait la rareté d’eau par le fait que la SOSUCO pompait l’eau de la source pour arroser ses champs de canne à sucre.

Le nôtre, lui quand-même, nous mena au bon endroit. Et même s’il nous raconta plein de sornettes sur les cascades, nous lui pardonnons l’entourloupe. Pour les moments de fous rires qu’il nous offrit. Et la révélation du grand secret : le véritable nom des Cascades : « Kass-kass ».

 

 

Après les Cascades, nous avons au programme la visite du lac de Tengrela, village situé à une quarantaine de kilomètres de Banfora. Nous voulons voir les hippopotames du lac et les prendre en photo. C’est assez tôt, ce dimanche matin, que nous quittons la ville. Nous voulons, après le lac de Tengrela, continuer à Sindou pour voir le pic du même nom que cette ville.

26359be9c092118b0ff0119d204da142.jpgA la sortie de Banfora, nous quittons l’asphalte pour nous engager sur une route latéritique d’assez mauvais état. Une trentaine de minutes sur cette route, et nous faisons notre entrée dans le village lacustre. Le village, qui s’étale des deux côtés de la grande route, traversé et payé le droit de visite du lac à quelques paysans, nous nous garons sur les berges, où des pirogues languissant sur la rive et un jeune piroguier nous attendent. Celui-ci un jeune athlétique et avenant.

Nous sommes six et nous nous attendons à être répartis entre deux pirogues mais non. Le piroguier nous rassure : sa barque est habituée à prendre des cargaisons plus lourdes que nos six petites carcasses et cela, une dizaine de fois par jour. Nous l’aidons à mettre sa pirogue à l’eau. Nous nous asseyons sur deux planches de fortune qui servent de sièges aux passagers. Notre piroguier est assis sur le bout de l’embarcation. La pirogue quitte la berge et s’ébranle vers le large.

La barque glisse sur l’eau calme. La proue fend la masse liquide, qui fuit le long des flancs de la pirogue et quelques ondulations rident la face du lac avant de disparaître derrière nous. Une brume vaporeuse s’élève de la surface du lac. Au départ, les plaisanteries fusent, les appareils photos crépitent, tout le monde est bavard. Une voix grivoise parle des mœurs des hippopotames et cela déclenche des rires.

Mais plus on s’éloigne de la berge, qui devient une ligne sombre derrière nous, plus les paroles se font rares. Chacun se ferme tel une huître et s’ouvre au tumulte intérieur de ses pensées vagabondes ou inquiètes. Et le silence, lentement, conquiert le lac. Les rares paroles murmurées, qui trouent l’opacité du silence, nous parviennent désincarnées, cristallines comme rincées à l’eau du lac. On entend le clapotis régulier de la pagaie.

Je jette un coup d’œil à la berge lointaine. Nous sommes maintenant au milieu du lac, notre petite et frêle barque dansant au milieu de nulle part. Et toujours aucun hippopotame en vue. Où sont-ils, ces hippopotames ? Et pourquoi se cachent-ils aujourd’hui ?

Le piroguier assure que nous les verrons. Il y aurait une douzaine de familles d’hippopotames et une quarantaine d’individus sous l’eau. Et chaque famille occupe une aire bien délimitée dans le lac. Il nous parle de l’alliance scellée entre ses ancêtres et les hippopotames. Pacte de non-agression et de cohabitation pacifique. « Si un hippopotame agresse un piroguier, c’est que celui-ci ou le village auraient transgressé le pacte. Nous faisons alors des sacrifices et tout rentre dans l’ordre ».

« Les voilà », dit quelqu’un en montrant du bras une masse noire à quelques mètres devant nous. Nous y fonçons tout droit ! Nous signalons le danger au piroguier pour qu’il vire à bâbord et évite la collision avec un hippopotame. Trop tard ! Nous entrons dans la tache sombre... Je m’agrippe fermement des deux mains à la pirogue et ferme les yeux en attente du choc. Pas de collision. Un soupir de soulagement parcourt le groupe. C’est un fatras de nénuphars que notre ami a pris pour un groupe d’hippopotames.

Nous croisons un groupe de canards et de canetons qui semblent glisser sur l’eau. Au loin encore, une autre tache sombre ! Encore des nénuphars ou des algues ? La tache s’élargit et un peu de rose apparaît sur la tache flottante. C’est un hippopotame. Notre pirogue s’élance et les taches se multiplient, elles s’élargissent même.

Tels des submersibles, les hippopotames émergent doucement, parcelle après parcelle. Là, l’échine d’un immense dos, ici de petites oreilles roses dans une grosse tête, là-bas une mâchoire gigantesque surgit de l’eau. Des îles flottantes naissent sous nos yeux. Un pique-bœuf vient se poser sur une île-hippopotame. C’est une famille qui s’offre à nos regards et à nos appareils photos. Ils sont habitués à l’intrusion de visiteurs dans leur intimité et posent devant nos objectifs comme des professionnels.

Pivotant sur eux-mêmes, se montrant de profil, de dos. Ils barbotent dans l’eau, ces chevaux des rivières longs de quatre mètres et pouvant peser trois à quatre tonnes s’ébattent dans des éclaboussements d’eau pour notre plaisir. Les éclaboussures deviennent une pluie de gouttelettes qui nous trempe.

Et cerise sur le gâteau, un jeune membre de la famille nous gratifie d’un immense sourire, mâchoires grand ouvertes et mufle pointé vers le ciel ! Cette féerie dure un bon moment. Le temps s’écoule sans que nous en ayons conscience. Installés dans notre bulle avec les hippopotames, seuls les cliquetis des appareils photos rythment la course des minutes.

Nous prenons des centaines de clichés. Et repus d’images et de beauté, nous décidons de rompre le charme et de rejoindre la terre ferme. Parce qu’il est des moments si rares et si intenses que les prolonger est la forme la plus vile de l’ingratitude.

C’est au moment de s’en retourner vers la rive que je constate l’essoufflement de notre batelier ; il est tassé sur lui-même, les yeux mi-clos. Sa pagaie ne fend plus l’eau. Elle repose, inutile, sur ses cuisses. Maintenant le soleil est haut dans le ciel. La brume s’est dissipée. Sur la surface du lac, le miroitement du soleil sur les vaguelettes nées du souffle du vent sur l’eau.

La barque, abandonnée à elle-même, dérive lentement. Je sens que mes pieds sont dans l’eau depuis un moment. L’eau s’est infiltrée par les interstices ; le goudron utilisé pour suturer les planches a perdu de son étanchéité. La panique gagne le groupe. A notre grand désarroi, il n’y a pas de récipient pour écoper l’eau et pas de bouée de sauvetage.

Nous tançons vertement notre batelier. Impassible, il sourit. Sommes-nous tombés entre les mains de Charon, le terrible nocher des Enfers ? Moi qui ne sais nager, je panique à l’idée que ce lac devienne ma tombe. A la place du cœur, j’ai un tambour que la peur bat des deux mains avec frénésie.

Les yeux rivés sur la berge, nous voyons chaque mètre grignoté par la barque comme une victoire sur les abysses. Finalement, notre piroguier émerge de sa torpeur. Il réussit à donner quelques faibles coups de pagaie et nous accostons. Avant de monter dans le véhicule, je jette un dernier coup d’œil au lac. Il a perdu de son bleu du matin, maintenant c’est une immense nappe d’argent qui scintille devant mes yeux avec mille reflets dansants.

A l’autre rive, des palmiers se balancent dans le vent, les toisons vertes du feuillage, immense chevelure, se penchant vers le lac pour une toilette capillaire. Des oiseaux pêcheurs décrochent du ciel et choient telles des météorites vers le lac, effleurant l’eau de leurs serres et bec et remontant en flèche dans le ciel, un poisson ou une algue accrochée aux pattes.

Je suis partagé entre le plaisir éprouvé devant le ballet des hippopotames et l’idée terrifiante que ce lac, qui grouille de vie, aurait pu être un cimetière pour nous par la faute d’un piroguier négligent. Un klaxon impatient me tire de ma méditation et je m’engouffre dans la Range Rover, qui démarre sur des chapeaux de roues. Direction Sindou.

 

 

Après le lac de Tengrela, nous embarquons aujourd'hui pour la dernière étape de notre périple dans les Cascades: destination le pic de Sindou, où nous avons rencontré un guide volubile : le héraut du pic.

 

8b6374417e122c28645c5cf8314a2453.jpgLe soleil est déjà haut dans le ciel quand nous prenons la route de Sindou. Devant notre véhicule, lancé à toute allure, défilent les champs de maïs avec des paysans courbés sur leur houe, les cases de chaume et les maisons à toiture ondulée des villages au bord de la route. Les  filets de fumée qui montent vers le  ciel signalent les villages se trouvant plus en profondeur. Passent aussi furtivement des grappes de gamins qui, alertés par le vrombissement du moteur, sortent des fourrés en agitant leurs petites mains en signe d’amitié. Et aussi des gamins qui, surpris par notre intrusion pétaradante, détalent comme des lapins. La route est dans un tel état de délabrement avec ses flaques d’eau et ses troncs d’arbre couchés en travers que notre chauffeur est presque assis sur son volant. Nous sommes brinquebalés, projetés les uns contre les autres pendant les manœuvres audacieuses d’Ablo pour éviter un «nid-d’éléphants», slalomer sur un lacet de voie ou freiner subitement devant un obstacle inattendu. Comme à l’entrée de Douna, où un âne rétif nous oblige à un arrêt. Debout au milieu de la route, il reste sourd à nos klaxons. Après une cascade de klaxons et un paquet d’injures et de jurons, il traverse lentement la voie avec un souverain mépris pour nos gesticulations. Sans un regard  pour ces bipèdes surexcités dans leur caisson de fer.

Bien avant d’arriver à Sindou, nous apercevons une sorte d’aiguille pointée vers le ciel. Quand notre véhicule pique du nez dans une dépression, elle disparaît. Nous recommençons à grimper et elle surgit de nouveau. Maintenant elle est nette. C’est une sombre masse qui se découpe dans le ciel. Pendant longtemps, le pic de Sindou fut, dans mon esprit, une grande tour de pierre, qui tutoyait les nuages. C’est donc avec étonnement que je découvre une chaîne montagneuse, une grande muraille de pierre.

A notre arrivée au pied du massif rocheux, un car déverse une centaine de touristes composés de jeunes scouts français et de quelques Burkinabé. Je remarque un homme d’un certain âge en caftan blanc avec un tapis roulé comme un énorme cigare de la Havane sous le bras. Certainement le chauffeur du bus des scouts français.

Le guide nous tend un papier jauni avec un texte illisible comme imprimé par Gutenberg lui-même. Il serait signé par le ministère du Tourisme. Le guide nous explique que notre argent servira à alimenter les caisses de la commune. Nous avons affaire à un guide de profession, il me semble. C’est un homme d’une trentaine d’années, mince et élancé. Il nous exhorte à nous protéger de l’insolation en prenant des couvre-chefs et surtout des crèmes solaires. Je m’apprête à lui faire remarquer que nous ne sommes pas tous des leucodermes, que je suis un sahélien qui n’a que faire de ces artifices quand je vois une dame, teint noir d’ébène, presser un tube de Protectil végétal, une crème solaire, et commencer à s’en enduire le cou et les épaules. Me revient alors l’aphorisme «des goûts et  des couleurs, on ne discute pas». Une peau noire, une peau blanche, c’est relatif ! 

Quelques ombrelles de Chine blanches s’ouvrent au-dessus de quelque tête de dames. Des casquettes se vissent sur celle de quelques autres.

Et nous commençons à gravir la montagne. Au moment où les fourmillements dans les mollets débutent, le guide décide d’une halte sous un arbuste. Il nous relate dans un français approximatif l’histoire des premiers habitants de ce piton. Ce sont des pygmées qui furent chassés par ses ancêtres à lui. Il nous parle de la cohabitation entre ses ancêtres et les génies, du pacte qui liait les deux parties, de la nourriture que les génies offraient chaque jour au chef pour ses sujets, de la femme du souverain qui, poussée par la jalousie, rompit le pacte en allant fureter dans la case des génies, de sa décapitation et de son bannissement ! Nous lui faisons remarquer que les deux n’étaient pas compatibles, qu’elle devrait être décapitée ou bannie, mais jamais les deux. Il ne sembla pas le comprendre et continua une narration pleine de non-sens où les  hommes, rivalisant d’horreurs et de barbaries, versaient le sang de leurs frères et de leurs enfants pour arroser ces pierres noires pour on ne sait quel dessein. Sous son évocation, le pic prenait l’aspect terrifiant d’une idole assoiffée de sang où seuls le poignard et le parricide avaient droit de cité.  Après avoir peint ses ancêtres sous les traits les plus odieux et le pic sous son aspect le plus noir, le guide nous mène vers le nord de la montagne.

Au-dessus de nos têtes, les grands oiseaux rapaces tournoient  dans le ciel d’albâtre. Ce qui contribue à renforcer l’atmosphère apocalyptique suscitée par notre héraut de l’horreur.

Il y a quelques années, pour les besoins d’un film de Dani Kouyaté, on a construit des maisons qui, maintenant, tombent en ruine. Pour le guide, qui faisait feu de tout bois, ces ruines devenaient millénaires et il y découvrait la case sacrée des fétiches et retrouvait une architecture mystique dictée par les génies protecteurs et par les forces telluriques… Il arpentait les ruines, indiquait là une chambre funéraire, ici le siège du patriarche et devinait dans un morceau de poterie ébréché une marmite qui aurait servi à bouillir des décoctions pour rendre invincibles les guerriers et les jeunes circoncis. Je suis convaincu que si un membre du groupe se fut trouvé à portée de son bras, il l’aurait saisi et en aurait fait une réincarnation du patriarche ou de quelque guerrier intrépide des premiers temps… Maintenant, il est lancé, il gesticule, roule des yeux et tourne sur lui comme s’il allait s’élancer dans le temps. Son discours est un fleuve, il charrie tellement de choses, de mots étranges, d’histoires incongrues et de dates anachroniques que l’auditeur le plus attentif se noie dans le flot tumultueux de son discours. Le groupe n’écoute plus, incapable de le suivre dans le déluge  de son verbe, mais il continue… et les mots fusent, s’élancent comme des oiseaux  dans la montagne, et, réverbérés par l’écho, ils se perdent dans les airs. Finalement il s’arrête essoufflé, l’écume au coin de la lèvre et la sueur dans les yeux.  Quelqu’un bat des mains. Tout le groupe l’imite. Nous applaudissons à tout rompre. Le héraut  sourit, le triomphe modeste. Il lève la main tel un chef d’orchestre pour réclamer le silence. Je ne sais si nous ovationnons notre guide pour la profondeur de son discours ou pour avoir mis fin à notre supplice !

Ensuite nous gravissons la montagne jusqu’à son sommet. Le vent, la pluie, le temps, en somme l’érosion a sculpté des formes humaines et zoomorphes dans la pierre. Et notre imagination nous fait voir dans telle pierre une amazone sur un cheval se cabrant, là un homme portant sur ses épaules de géant une boule ronde comme un globe, c’est Atlas soutenant la voûte du ciel ! A gauche, une tortue tend son cou dans le vide, à droite un aigle s’apprêtant à prendre son envol est pétrifié dans la rocaille, ses ailes largement déployées.

Nous nous retrouvons dans une gorge herbeuse. Des arbustes se dressent, le jaune et le vert des frondaisons et du tapis d’herbe donnent un peu de gaieté à la sombre uniformité de la pierre. Notre guide nous prévient : «Ici vous ne devez pas avoir de pensées sales». Il n’arrivera pas malgré toute sa bonne volonté  à nous définir la sale pensée. Il soulignera avec force détails que des guêpes et des abeilles se sont, à maintes occasions, chargées de purifier à coups de piqûres et de venin dans la peau  tous les diables de visiteurs contrevenant à cette consigne de pureté de la pensée. Personne n’a été attaqué par un essaim d’abeilles, de guêpes ou de bourdons dans le groupe, je puis donc affirmer que nous avions une hygiène au niveau des pensées !  

Ensuite, nous gravissons un mamelon. Le guide nous montre une sorte d’arène délimitée par des pierres posées en cercle. C’est un lieu de prières et d’offrandes, où les premiers habitants de la montagne venaient implorer les dieux païens pour triompher des difficultés. Même si les descendants des premiers habitants se sont islamisés, ils perpétuent ce geste. Mais ils adressent maintenant leurs prières au Dieu des musulmans. Ainsi les pèlerins avant d’aller gravir le mont Arafat et tourner autour de la Kaaba viennent prier ici. Sacré peuple qui conserve son âme animiste tout en s’ouvrant aux dieux d’ailleurs. Le groupe, sur les traces du guide, s’éloigne de l’arène sacrée et se dirige vers le nord du site.

Resté en arrière pour faire une photo, j’entends un «Allah Akbar» murmuré dans mon dos. Je me retourne. Le vieil homme au caftan blanc et au tapis roulé sous l’aisselle est là. Dans l’arène sacrée. Il a déroulé son tapis sur la pierre et tourné vers l’est, dans le rougeoiement du soir, il prie. Adresse-t-il sa supplique à Allah ou aux dieux de la montagne ? Quel vœu formule cette mince silhouette qui se découpe dans le ciel, nette comme une statue dans le prolongement de la pierre ? Le  laissant là, je rejoignis le groupe.

A une extrémité du col, que je ne localise plus avec précision, on voit en contrebas la ville frontalière de la Côte d’Ivoire. Dans cette vue plongeante, on aperçoit de petits cubes comme des carreaux de sucre, de petits rectangles ocre et jaunes. La ville est comme un assemblage de pièces de Lego sur une table de salon. Envie de s’élancer dans le vide et de se poser en contrebas. Réminiscence de la tragique tentative d’Icare. Je ne passe donc pas à l’acte. L’homme n’est pas un plumitif.

Quand nous abordons l’ubac du pic, nous apercevons  une déclivité où serpente un sentier pierreux qui plonge jusqu’à une mince nappe argentée aux reflets dansant sous le soleil. Un ruisseau. C’était la voie d’eau, celle que les femmes empruntaient pour aller puiser l’eau. Je ferme les yeux et j’ai la vision d’une double file indienne de femmes et de filles nubiles, jarre en équilibre sur la tête, les unes s’en allant à la source et les autres en revenant. Les rires, les chants et la joie les accompagnant dans leur déhanchement langoureux. C’était il y a des siècles. Aujourd’hui, il n’y a plus trace de vie. Seule la pierre reste dans son éternité. Dans un siècle peut être, un visiteur à moi semblable, en ces mêmes lieux, aura la même vision. Ainsi passent les hommes. Et demeure la pierre.

Au crépuscule, nous quittons la montagne. Notre groupe en file indienne derrière le guide, qui racontait encore une histoire emberlificotée sur la malédiction des cailloux de la montagne.

«Ceux qui ramèneront chez eux des cailloux ramassées ici seront foudroyés par le tonnerre», prophétisait le héraut du pic tout en dévalant les flancs du massif. Sacré héraut du pic !

Nous sommes rentrés à Ouagadougou depuis quelques jours… «Heureux  qui, comme Ulysse, a fait un bon voyage (…) Et puis est retourné, plus d’usage et de raison», dirait le poète.

 

Par Alceny Saïdou Barry , journaliste à L'Observateur paalga, quotidien privé du Burkina Faso


 

 

 

Commentaires

J'ai eu la chance de visiter en décembre 2005 les cascades, le lac aux hippo et les pics de Sindou, pendant notre court séjour au Burkina.
J'aime les textes de ce blog qui décrivent ces paysages magiques. Bravo!

Ecrit par : Katty | 26.09.2007