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22.03.2007
Ouagadougou a perdu la tête, la République le coeur
Décidément, la ville de Ouagadougou semble être devenu un Far West où la vendetta et le règlement de comptes sont les vices les mieux partagés. Les autorités semblent avoir opté pour un jeu de «laisse guidon» qui inquiète sérieusement, pour peu qu’on se flatte d’être dans un Etat de droit. On n’a pas besoin d’être un analyste sécuritaire pour se rendre compte que la sécurité des biens et des personnes apparaît de plus en plus comme le ventre mou du système. On ne dirait même pas que ce pays a vécu une révolution au cours de laquelle, il n’y a pas si longtemps que ça, n’importe qui pouvait faire presque n’importe quoi et «il n’y avait rien». Autres temps, autres mœurs, diront les fatalistes. Mais tout de même.
Pour la troisième fois consécutive, la puissance publique a mouillé, l’Etat de droit a reculé devant le désordre. Hier, c’étaient les sans-casques qui ont renvoyé les policiers dans leur tanière comme de vulgaires saprophytes. C’était aussi tout l’appareil sécuritaire de l’Etat qui s’est terré face à des militaires en colère. Aujourd’hui, ce sont des civils qui se rendent justice parce qu’ils n’ont ni confiance en la diligence de la police, encore moins en l’appareil judiciaire. A côté de cela, ce sont des travailleurs qui sortent la machette pour entrer en possession de leur paie à la SN SOSUCO. Quelle sera la prochaine escalade? La question est si évidente qu’on n’a pas besoin d’états généraux ou de séminaire international pour la résoudre. Mais, ici au Faso, tout le monde préfère curieusement la politique de l’autruche.
Le film des événements
A en croire le point commun des différentes versions qu’on se conte en ville, cette rocambolesque affaire de meurtres, de disparition de têtes et d’incendies serait partie d’un achat de véhicule qui s’est retrouvé être un guet-apens. Les faits remonteraient au mercredi 14 mars.
Vente de voiture ou guet-apens?
Ce jour-là, un certain Sampana Bansé et son «parent» Oumarou Maré connu sous le surnom de Bambo devaient conclure un achat de camion avec Modibo Maïga, alias Koko. Selon des sources proches du dossier, Sampana Bansé aurait déjà versé une partie de la somme due à Koko. Au lieu de lui livrer le véhicule qu’il avait choisi, ce dernier lui aurait fait savoir qu’il avait reçu, entre-temps, une offre plus alléchante et qu’il aurait vendu le véhicule à quelqu’un d’autre. Sur ces entrefaites, il se serait proposé de lui présenter un autre camion. Dans un premier temps, ses clients n’auraient pas voulu de cela. Ils auraient préféré qu’il leur restitue leur avance. Ce que Koko aurait refusé, sous prétexte qu’il aurait déjà dépensé 150 000 F de la somme et qu’il n’était pas possible de procéder à un remboursement systématique. Malgré tout, ils auraient accepté d’aller voir le nouveau véhicule en question. Ils seraient partis sur le premier lieu de rendez-vous avec une moto. Modibo Maïga, lui, serait venu en voiture, une 4x4 à bord de laquelle il aurait invité ses «clients» à monter pour aller «visiter» sa nouvelle proposition de véhicule. Et ce qui devait arriver arriva.
Liquidés et découpés dans la zone de Saaba
En fait de visite de véhicule, Oumarou Maré et Sampana Bansé auraient été conduits à l’abattoir. Ils n’auraient d’ailleurs pas mis trop de temps à douter du manège savamment orchestré par Koko. Voyant que celui-ci les amenait au-delà du village de Saaba, Bambo aurait sorti son portable pour informer le propriétaire de la moto avec laquelle ils étaient partis au premier lieu de rendez-vous que son retour risquait d’être retardé. Il aurait ajouté qu’on les conduisait dans une zone qui lui paraissait suspecte. C’est alors qu’il aurait vu son téléphone arraché. Suite à cette coupure de communication brusque, celui qui était à l’autre bout de la ligne aurait tenté de le rappeler, mais en vain: le portable avait été éteint. C’est à ce moment que Bambo aurait tenté de s’échapper de la 4x4, mais ses bourreaux (des complices de Modibo) auraient vite fait de tirer sur lui avec un pistolet avant de l’achever. Son compagnon Sampana Bansé, handicapé d’un membre inférieur, n’avait pas les moyens physiques pour tenter une quelconque résistance. Il aurait été également liquidé.
Les corps dépécés et dispersés
Après avoir trucidé Oumarou Maré et Sampana Bansé, Modibo Maïga et ses hommes auraient ensuite méticuleusement dépécé les corps et seraient allés les disperser à différentes sorties de la ville de Ouagadougou. C’est ainsi que le jeudi 15 mars, des riverains ont retrouvé les sachets de morceaux de corps sans têtes dans le barrage de Boulmiougou, à l’ouest de la ville, puis sur la route de Pô, au sud. La police a été mise sur la piste, et le lendemain vendredi 16 mars, les parents des victimes, qui étaient à leur recherche, ont fini par reconnaître les corps sans leurs têtes. C’est au barrage n° 2 de Tanghin qu’on a finalement retrouvé les têtes, mais certaines parties des corps seraient toujours introuvables. La colère des parents et sympathisants n’a pas attendu les résultats de l’enquête de la police qui semble se hâter lentement pour apporter des réponses à leurs interrogations.
Des suspects, dont le fameux Modibo Maïga, sont aux arrêts. Mais le mystère de la mise à sac des maquis de la chaîne des Kundé reste entier. Quel est le lien entre les meurtres orchestrés par le sieur Maïga, que les patrons des Kundé disent «ne pas connaître», et la furia incendiaire que Ouagadougou a vécue vendredi et samedi derniers? La question est aussi lourde que l’ambiance que cette affaire fait peser sur Ouagadougou. Tous les regards sont tournés vers les autorités policières et judiciaires. Auront-elles, cette fois-ci, le sursaut d’orgueil nécessaire pour dissiper le mystère? On attend toujours de voir.
Modibo Maïga, la clé du mystère ?
Selon des sources proches du dossier, toute l'affaire tournerait autour du personnage de Modibo Maïga, alias Koko. Il serait le fils d'un douanier à la retraite qui a géré l'actuel maquis le Kundé de la Cité An II, alors appelé «La Paillote». Le coin n'ayant pas beaucoup marché sous la gérance du vieux Maïga, il a changé de nom, en devenant successivement «Le new Rococo», puis «Le Tokyo». Les derniers gérants avant les Kundé étaient des Japonais, qui ont également fait long feu. Mais, à ce qu'on dit, le jeune Maïga serait resté très proche de tous les gérants qui ont succédé à son pater. Ce qui expliquerait, sans doute, que certains croient que sa famille fait toujours partie des «patrons» du coin.
Connu comme un jeune qui aime «croquer la vie à belles dents», Modibo a plutôt l'étiquette d'un «dealer» qui fait dans la vente de véhicules d'occasion que certains de ses parents lui enverraient d'Allemagne. Pour dénicher des clients, il n'aurait pas trouvé mieux que de s'établir au Kundé de la Cité, devenu un lieu célèbre de rencontres. La plupart des personnes qui le croisent régulièrement sur les lieux n'hésitent pas à dire qu'il «travaille là-bas». D'où l'étonnement d'apprendre qu'il n'est pas connu des «4 copropriétaires des Kundé», selon leur propre déclaration publiée par notre confrère Sidwaya du lundi 19 mars dernier. «On ne l'a jamais vu», peut-on lire. Une réaction somme toute compréhensible. Car, sans être «un des patrons des Kundé» comme l'a fait croire la rumeur, Modibo Maïga, alias Koko, est le fil par lequel on peut tisser un lien entre le meurtre et la présumée suspicion qui semble peser sur les propriétaires des Kundé. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'affaire est corsée.
Vous avez dit «wack» ?
S'il y a un fil rouge qui semble nouer cette rocambolesque affaire de meurtre, de «perte de têtes» et de vandalisme contre la chaîne des maquis les Kundé, c'est bien celui du wack, ou de magie noire si vous préférez. Selon toute vraisemblance, si les manifestants s'en sont pris à ces bars et maquis, c'est surtout parce que ceux qui alimentent les rumeurs incendiaires croient que c'est aux propriétaires que profiteraient les meurtres qui ont été perpétrés. Du moins, ils se disent que le succès fulgurant que connaît ce groupe serait dû à des pratiques magiques alimentées par un trafic d'organes humains. Dans la foulée, certains manifestants n'ont pas hésité à franchir le rubicond en distillant à qui voulait les entendre que «c'est grâce aux sacrifices humains que les Kundé prospèrent». Vrai ou faux? La question mérite d'être soulevée. Car, si les proprios et associés des Kundé ont, jusque-là, observé une certaine discrétion autour de leurs «secrets», il n'en demeure pas moins que ce vide a été vite comblé par la force foudroyante de la rumeur. La nature a horreur du vide. En affaires comme en politique d'ailleurs, il vaut toujours mieux communiquer sur ce qu'on fait et comment on le fait. Autrement, on ne fait qu'apporter de l'eau au moulin de la rumeur. Lorsque les choses se gâtent, il est périlleux de vouloir recoller les morceaux. On ne le dira jamais assez, la communication ne coûte rien, mais elle permet toujours de prévenir le pire. Et la leçon est aussi valable pour l'appareil d'Etat qui, malgré son armada de médias, adore curieusement faire le lit de la rumeur.
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