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10.05.2006

"4e pouvoir" ou coquille vide?

La presse africaine (et burkinabè) n’a-t-elle pas mis la charrue avant les bœufs? Aussi saugrenue qu’elle peut paraître, cette question n’est pas moins pertinente dans un contexte où l’entreprise médiatique est à la croisée des chemins. Pris entre le marteau des exigences du marché et l’enclume du particularisme de l’entreprise de presse, les patrons des médias ne savent à quels partenaires techniques et financiers se vouer.

Dieu sait qu’une entreprise de presse dépourvue d’assises saines et solides résiste difficilement aux puissances politiques et d’argent. Parce que la presse est considérée à tort ou à raison de «4e pouvoir», la faiblesse économique d’une entreprise de presse est aussi suicidaire à la démocratie qu’une menace ouverte contre la liberté d’expression. Sans entreprises de presses viables, on ne peut pas non plus espérer avoir des journalistes indépendants. Les deux situations étant nécessairement liées.

Or, depuis le printemps de la presse qui a accompagné le vent de la démocratie, peu de choses ont été faites pour consolider les bases des nouveaux médias qui ont poussé comme des champignons. Après une décennie d’épreuve de l’audimat ou du lectorat (c’est selon le média), certains ont disparu. Combien d’entreprises de presse peuvent-elles faire de bonnes affaires tout en offrant les meilleures conditions de travail à leurs employés? Combien sont-elles capables d’honorer leurs engagements vis-à-vis du fisc, de la Caisse nationale de sécurité sociale et des charges patronales sans se faire hara-kiri?

S’il est vrai que certains gourous de la presse privée ont réussi à se bâtir une fortune - ce qui fait pâlir plus d’un -, il n’en demeure pas moins que la grande majorité des patrons tirent le diable par la queue. Ce qui se ressent nécessairement sur les conditions de vie et de travail des journalistes, obligés très souvent de jongler pour joindre les deux bouts. Disons-le net, en dehors de nos confrères fonctionnaires qui sont relativement mieux lotis, le métier de journalisme est encore loin de nourrir son homme au Faso.

Or, tant qu’il n’y aura pas d’entreprises de presse économiquement bien organisées et financièrement indépendantes, il sera difficile de rêver à une véritable liberté de presse. Pour reprendre une profession de foi chère à tous, «il ne peut y avoir de liberté de presse quand des journalistes vivent dans des conditions de corruption, de pauvreté ou de peur». Lorsque des organes de presse évoluent dans un environnement économique tel qu’ils ne peuvent pas inverser cette tendance, il y a de quoi s’inquiéter sur le sort même de la gouvernance et de la démocratie, parce que le soi-disant «4e pouvoir» n’est en réalité qu’une coquille vide. A qui la faute si cette situation perdure?

Les responsabilités sont partagées. Si l’Etat aime souvent se targuer d’avoir aménagé aux médias un environnement normatif favorable à la liberté d’expression et de presse, il n’en demeure pas moins que le chemin qui mène à la viabilisation de véritables entreprises de presse est encore semé d’embûches. Sur le plan fiscal - pour ne citer que cela -, on ne comprend toujours pas pourquoi les médias, qui (quelle que soit leur nature) assurent un service public, continuent d’être logés à la même enseigne que n’importe quelle entreprise. 

Certes, les responsables des médias sont paradoxalement toujours d’accord sur leur désaccord. Soit. Mais les défenseurs de la démocratie ne doivent-ils pas comprendre que la liberté de presse est une chose trop importante pour être laissée entre les seules mains des patrons de presse et des organisations de journalistes?

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